«Il vaut mieux y renoncer, Charles, et demander la loge pour mardi. Ce serait dommage d'être séparés, et nous y perdrions aussi miss Anna; et si elle n'est pas avec nous, ni Henriette ni moi nous ne nous soucions du spectacle.»
Anna fut sincèrement reconnaissante de ces paroles; elle dit d'un ton décidé: «S'il ne dépendait que de moi, madame, la soirée à la maison ne serait pas le plus petit obstacle. Je n'ai aucun plaisir à ces présentations, et je serais trop heureuse d'aller au théâtre avec vous.»
Elle sentit qu'on l'observait, et n'osa pas même lever les yeux pour voir l'effet de ses paroles. On convint du mardi. Charles se réserva seulement de taquiner sa femme en déclarant qu'il irait seul au spectacle, si personne ne voulait y aller. Le capitaine Wenvorth quitta sa place, et vint s'arrêter comme par hasard devant Anna.
«Vous n'avez pas été assez longtemps à Bath, dit-il, pour jouir des soirées qu'on y donne.
—Ces soirées ne me plaisent pas, je ne suis pas joueuse.
—Je sais que vous ne l'étiez pas autrefois; mais le temps opère de grands changements.
—Je n'ai pas tant changé,» dit-elle; puis elle s'arrêta, craignant quelque interprétation.
Quelques instants après, il dit, comme si c'était une réflexion soudaine:
«Il y a un siècle, vraiment: huit ans et demi!»
Anna ne put savoir s'il en aurait dit davantage; Henriette demanda à sortir, et Anna dissimula sa contrariété; elle se dit que si Henriette l'avait su, elle en aurait eu pitié, elle qui était si sûre de l'affection de son fiancé.