—Ou plutôt, à ce que j'imagine, elle croit qu'un second attachement ne peut pas exister.
—Je crois que c'est-là son idée; mais comment ne réfléchit-elle pas sur le caractère de notre bon père qui s'est marié deux fois par inclination. Elle est encore bien jeune, et se fait des illusions; dans quelques années ses opinions seront établies sur des bases plus réelles: alors il sera plus aisé de les définir et de les justifier; à présent je lui en laisse le soin.
—Oui, dit le colonel, c'est probablement ce qui arrivera; cependant il y a quelque chose de si aimable dans les préjugés d'un jeune cœur, qu'on est presque fâché du moment où il y renonce pour adopter les opinions générales.
—Je ne puis être de votre avis, dit Elinor; il y a des inconvéniens dans la manière de voir et de sentir de Maria que tous les charmes de l'enthousiasme et de l'ignorance du monde ne peuvent compenser. Son système a le funeste effet de nourrir son esprit de chimères qui l'égarent, et qui la rendront malheureuse quand la triste réalité les dissipera. Plus de vraie connaissance du monde lui serait à ce que je crois bien avantageuse.
Le colonel resta un moment en silence, puis il reprit avec un peu d'émotion dans la voix: est-ce que votre sœur ne fait aucune distinction dans ses objections contre un second attachement? Est-ce que ceux qui ont été malheureux dans un premier choix, ou par l'inconstance de son objet, ou par l'entraînement des circonstances doivent rester indifférens tout le reste de leur vie!
—Je vous assure, colonel, répondit Elinor, que je ne connais pas son système en détail, je sais seulement que je ne lui ai jamais entendu admettre qu'un second amour pût être pardonnable.
—Ainsi, dit-il, il faudrait un changement total dans ses idées.... Mais non, non, je ne le désire pas. Quand les idées romanesques d'un jeune esprit sont forcées de s'évanouir, combien souvent sont-elles remplacées par des principes trop communs hélas! dans le monde, et trop dangereux. J'en parle d'après l'expérience. J'ai connu une jeune dame qui ressemblait extrêmement à votre sœur en tout point; même chaleur de cœur; même vivacité d'esprit; elle pensait et jugeait comme elle, et par un changement forcé, par une série de circonstances malheureuses..... Ici il s'arrêta soudainement, comme s'il avait pensé qu'il en disait trop, et donna lieu ainsi à des conjectures, qui sans cela ne seraient jamais entrées dans la tête d'Elinor. Cette dame n'aurait nullement excité ses soupçons, mais le trouble visible du colonel, son interruption convainquit mademoiselle Dashwood que ce qui la concernait était un triste secret, et de là elle fut conduite naturellement à croire que l'émotion du colonel en parlant d'elle était relative à un tendre souvenir. Elle se tut, et ne lui fit aucune question. Avec Maria cela n'aurait pas fini ainsi: l'histoire entière se serait achevée dans son active imagination, si elle n'avait pu en obtenir la confidence, comme la plus mélancolique histoire d'un amour malheureux.
CHAPITRE XII.
Elinor et Maria se promenaient ensemble le matin suivant; la dernière confia à sa sœur quelque chose, qui, malgré toutes les preuves qu'elle avait de l'imprudence de Maria et de son manque de raison, la surprit par l'excès de son extravagance.