—Non, non, vous dis-je, c'est bien de Maria; j'en suis bien sûre, car je les lui ai vu couper. Hier, quand vous et maman sortîtes de la chambre, il s'approcha tout près d'elle sur le dos de sa chaise; et ils parlèrent ensemble si bas que je ne pouvais rien entendre, mais il me semblait qu'il lui demandait quelque chose. Elle secouait ainsi la tête, comme pour dire non: mais en même temps elle sourit en le regardant, comme pour dire oui. Alors il prit des ciseaux et coupa une longue boucle de ses cheveux, de ceux qui retombaient sur sa nuque; il les baisa plus de vingt fois, et les enveloppant dans une feuille de papier, il les cacha dans son portefeuille. Qu'avez-vous à dire à présent, mademoiselle Elinor? n'est-il pas vrai qu'ils sont engagés?
Il fallut bien croire Emma, et d'autant plus facilement que son rapport était à l'unisson de ce qu'elle voyait chaque jour; mais la sagacité de la petite ne s'exerçait pas toujours sur Maria, et la prudente Elinor n'en fut pas à l'abri. La bonne madame Jennings dont le plus grand plaisir était de railler et d'embarrasser les jeunes filles par des questions d'amour, et de découvrir le secret de leur cœur, attaqua la petite Emma sur le compte de sa sœur aînée. Il était impossible, dit-elle, qu'étant aussi jolie, elle n'eût pas un amoureux, et elle avait la plus grande curiosité de savoir son nom.
La petite rougit, et se tournant vers sa sœur: puis-je le nommer, lui dit-elle? Tout le monde éclata de rire; Elinor même essaya de rire aussi, mais ce fut un effort pénible. Elle était convaincue qu'Emma n'avait et ne pouvait avoir en vue qu'Edward Ferrars, dont elle n'aurait pu entendre le nom sans une émotion qui aurait excité les railleries de madame Jennings.
Maria sentit vivement aussi ce que sa sœur devait souffrir, mais elle augmenta plutôt que de diminuer son trouble. Elle rougit beaucoup aussi et dit en colère à Emma: Rappelez-vous, Emma, que quelles que soient vos conjectures, vous n'avez pas le droit de les répéter.
—Je n'ai point de conjectures, répondit la petite; c'est vous, Maria, qui m'avez appris le nom de l'amoureux d'Elinor.
Les éclats de rire recommencèrent. Emma fut vivement pressée de dire ce nom; elle s'en défendit: Non, non, Madame, voyez comme Maria est fâchée; non, je ne veux pas le dire, mais je sais bien qui c'est, et où il est.
—Oh! pour ce dernier point, mon enfant, j'en sais autant que vous, dit M. Jennings, c'est à Norland, j'en suis sûre.... Je parie que c'est le curé de la paroisse!
—Non, non, pas du tout, ce n'est point un curé, je vous assure.
—Non! et bien qu'est-il donc? militaire sans doute.
—Encore moins, il n'est rien du tout.... que l'amoureux d'Elinor.