Sir Georges rentra, et se joignit de grand cœur au regret général; mais il finit par observer que puisqu'on était rassemblé, il fallait au moins faire tous ensemble quelque chose qui serait peut-être aussi divertissant. Après quelques consultations, on convint qu'on irait courir de côté et d'autre, suivant sa fantaisie, pendant quelques heures, puis qu'on reviendrait dîner au Parc. Lady Middleton trouva que c'était beaucoup plus convenable que de dîner en plein air. Elinor fut du même avis par d'autres motifs. Les voitures furent ordonnées; l'élégant caricle de Willoughby fut prêt le premier. On comprend qu'il devait conduire Maria, et jamais celle-ci n'avait paru plus heureuse qu'en se plaçant à côté de lui; et vraiment c'était le plus beau couple qu'il fût possible de voir. Ils partirent comme l'éclair et furent bientôt hors de vue, et on n'entendit plus parler d'eux jusqu'au retour général. Ils étaient partis les premiers, ils revinrent les derniers. Tous deux paraissaient enchantés de leur promenade dont ils ne donnèrent aucun détail; ils dirent seulement que pour rouler plus vîte, ils étaient restés dans la plaine. Les autres, pour jouir de la vue, s'étaient promenés sur les hauteurs.

Sir Georges avait décidé que pour se consoler du départ du colonel, on s'amuserait toute la journée, et qu'on danserait après dîner. Il y avait, outre la compagnie ordinaire, toute la nombreuse famille Carey de Nerrton. On était vingt personnes à table, ce que sir Georges remarqua avec grand plaisir. Willoughby prit sa place accoutumée entre Elinor et Maria. Il n'y avait pas long-temps qu'ils étaient assis, lorsque madame Jennings se penchant entre Elinor et Willoughby, prit le bras de Maria, et lui dit, assez haut pour être entendue de tous deux: Je sais où vous êtes allés ce matin, miss Maria; je l'ai découvert malgré tous vos beaux mystères. Maria rougit et dit vivement: Où donc, Madame?

—Ne saviez-vous pas, dit Willoughby, que nous nous étions promenés dans mon caricle?

—Oui, oui, Monsieur, je le savais bien, mais j'étais décidée de savoir aussi où ce caricle vous avait menés, et je le sais. J'espère, miss Maria, que votre future maison est de votre goût? Elle est à mon gré une des plus grandes et des plus belles que je connaisse, et quand je viendrai vous voir, j'espère que je la trouverai bien arrangée et meublée de neuf. Les meubles actuels sont trop antiques, n'est-ce pas? c'est la seule chose à quoi j'aie trouvé à redire quand j'y fus il y a six ans, et vous ne les aurez pas trouvés en meilleur état ce matin.

Maria se détourna en grande confusion. Madame Jennings rit aux éclats, et conta ensuite à Elinor qu'elle avait chargé sa femme-de-chambre Betty, adroite autant que gentille, de savoir du jockey de M. Willoughby où son maître avait conduit miss Dashwood, et qu'ainsi elle avait appris positivement qu'il l'avait menée au château d'Altenham, et qu'ils avaient passé toute la matinée à se promener dans la maison et dans les jardins.

Elinor pouvait à peine le croire; il lui semblait également inouï à M. Willoughby de l'avoir proposé et à Maria d'avoir consenti d'aller dans la maison où vivait une femme respectable, qu'elle ne connaissait point, et chez qui elle ne pouvait être admise.

Aussitôt qu'on fut sorti de table, elle prit sa sœur à part et le lui demanda, et à sa grande surprise, elle trouva que tout ce que madame Jennings avait dit était exactement vrai. Maria était tout-à-fait revenue de son premier moment de trouble, et se fâcha presque de ce que sa sœur en doutait.

—Qu'est-ce qui vous étonne donc, Elinor, lui dit-elle? pourquoi serais-je pas allée voir Altenham, puisque j'en avais une si bonne occasion? ne vous ai-je pas entendue dire vous-même que vous en auriez grande envie?—Oui, Maria, mais j'aurais attendu que madame Smith n'y fût plus ou voulût m'y recevoir, et je n'y serais surtout pas allée seule avec M. Willoughby.

—M. Willoughby est cependant la seule personne qui ait quelque droit de m'y introduire, et qui puisse me montrer en détail la maison et les jardins. Son caricle ne contient que deux places, et je ne pouvais avoir personne avec moi. Je vous assure, Elinor, que dans toute ma vie je n'ai passé une plus délicieuse matinée.

—Il est fâcheux, reprit doucement Elinor, que le plaisir et la convenance n'aillent pas toujours ensemble.