Elles furent interrompues par l'entrée d'Emma. Elinor put réfléchir sur leur entretien; elle voulait aller tâcher d'être admise auprès de sa sœur; mais madame Dashwood l'en empêcha. Il fallait, disait-elle, laisser au moins cette matinée à son affliction, après quoi l'espoir de l'avenir la calmerait.
Elles ne la virent donc qu'au moment du dîner. Maria entra dans la chambre à manger sans dire une parole; ses yeux étaient rouges et humides; elle semblait retenir ses larmes avec difficulté; elle évitait les regards, et ne pouvait ni parler ni manger. Après quelques momens sa mère lui pressa tendrement la main. Maria voulut lever les yeux sur elle, mais ils se tournèrent sur la place que Willoughby aurait occupée; son faible courage l'abandonna; elle fondit en larmes, et quitta la chambre.
Elle rentra un quart-d'heure après; mais l'oppression de son cœur continua de même toute la soirée. Elle était sans pouvoir sur elle-même, parce qu'elle ne voulait même pas commander à son affliction; la plus légère mention de ce qui pouvait avoir quelque rapport à Willoughby, la décomposait entièrement, et quoique sa mère et ses sœurs eussent la plus tendre attention de ne rien lui dire qui pût renouveler sa douleur, il aurait fallu ne pas parler du tout pour l'éviter. Elle avait tellement identifié sa vie, ses pensées, ses actions avec Willoughby, qu'on ne pouvait parler de rien qui n'y eût quelque rapport.
CHAPITRE XVI.
Maria se serait trouvée impardonnable si elle eût été capable de fermer l'œil la première nuit après le départ de Willoughby. Elle aurait été honteuse le matin de se présenter à sa famille avec un teint reposé, et n'ayant pas autant besoin de repos qu'avant de se mettre au lit; mais il n'y avait point de danger qu'elle eût le tort de dormir dans cette circonstance. Elle ne ferma pas l'œil de toute la nuit, et en passa une grande partie dans les larmes. Elle se leva avec un grand mal de tête, toujours incapable de parler, ne prenant de nourriture que ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim, donnant par là beaucoup de chagrin à sa mère et à ses sœurs, et rejetant toutes leurs consolations. Maria sans doute était très sensible, mais n'avait pas l'ombre de raison.
Quand elle avait fini de déjeûner ou de voir déjeûner, elle allait se promener seule, errait dans le village d'Altenham ou sur la colline où elle avait rencontré Willoughby, se nourrissait des souvenirs de son bonheur passé, et pleurait amèrement sur son malheur actuel. Voilà quel était le principal emploi de ses matinées, et les soirées se passaient à-peu-près de même, à rêver, appuyée sur sa main, ou ses regards attachés sur la colline. Quelquefois elle allait à son piano, et jouait tous les airs que Willoughby aimait, où leurs voix avaient été si souvent réunies; elle suivait chaque ligne de musique qu'il avait écrite pour elle, jusqu'à ce que son cœur fût près de se rompre; elle passait ainsi tous les jours des heures entières devant son piano, chantant et pleurant alternativement, sa voix souvent totalement arrêtée par ses sanglots. Dans ses lectures aussi bien que dans sa musique, elle ne cherchait que ce qui pouvait nourrir son chagrin et ses regrets; elle ne lisait rien que ce qu'ils avaient lu ensemble, et le moindre passage relatif à sa situation, renouvelait et augmentait sa douleur.
Une telle violence d'affliction ne pouvait pas, il est vrai, durer toujours au même point; au bout de quelques jours, sans s'affaiblir, elle se calma et devint une profonde mélancolie. Mais ses occupations, ses promenades solitaires, ses méditations furent les mêmes et produisaient encore des effusions de larmes.
Aucune lettre de Willoughby n'arriva, et Maria ne paraissait point en attendre. Sa mère était surprise, et Elinor inquiète, mais madame Dashwood trouvait toujours des explications pour tout ce qui pouvait accuser Willoughby d'indifférence.—Rappelez-vous, Elinor, dit-elle, combien souvent sir Georges va prendre lui-même nos lettres à la poste et nous les apporte; Willoughby devant qui il nous les a souvent remises, le sait très bien. Nous avons supposé vous et moi que le secret était peut-être nécessaire, et peut-il y en avoir dans leur correspondance si elle passe par les mains de sir Georges, qui connaît sans doute l'écriture de son jeune ami.
Elinor en convint, et tâcha d'y trouver un motif suffisant pour expliquer son silence. Mais il y avait un moyen si simple, si naturel de savoir exactement le fond de cette affaire et s'ils étaient engagés ensemble ou non, qu'elle ne pût s'empêcher de le suggérer à sa mère.