C'était la seule personne au monde à qui dans ce moment elle pût pardonner de n'être pas Willoughby, le seul qui pût obtenir une parole d'elle; aussi s'efforça-t-elle de sourire en lui souhaitant la bien-venue, et le bonheur de sa sœur lui fit oublier un instant son désapointement[2].
Il descendit de son cheval qu'il remit à son domestique, et revint avec les deux sœurs à Barton-Chaumière où il venait leur faire une visite. Elles lui témoignèrent leur plaisir de le revoir, principalement Maria qui mit plus de chaleur dans sa réception qu'Elinor. La conduite de cette dernière dans un moment aussi intéressant que le retour de celui qu'elle aimait aurait étrangement surpris Maria, si elle n'avait pas été une continuation de son inconcevable froideur, quand elle l'avait quitté à Norland. Edward l'étonnait plus encore, elle savait comment Elinor était prudente et réservée; mais un homme, un amoureux aussi glacé lui paraissait un être contre nature; elle ne pouvait en revenir, et vraiment sans être aussi vive, aussi sensible que Maria, on pouvait en être surpris. Passé le premier instant, où il avait témoigné un peu d'émotion en les retrouvant, rien dans sa manière n'annonçait ses sentimens pour Elinor; il ne la distinguait par aucune marque d'affection; à peine paraissait-il sensible au plaisir de la revoir; à peine ses regards se portaient-ils sur elle, il était plutôt triste que content, il ne parlait que lorsqu'il était obligé de répondre à leurs questions. Maria l'examinait avec une surprise qui s'augmentait à chaque instant; il était cependant à-peu-près tel qu'il avait toujours été, mais Willoughby avait tout fait oublier à Maria; elle pensait que tous les amoureux devaient être comme lui. L'extrême contraste de la conduite d'Edward la révolta, et ne daignant plus s'occuper de lui, elle retomba dans le cours habituel de ses pensées.
Après un court silence qui succéda à la surprise et aux premières questions, Maria demanda à Edward s'il venait directement de Londres.
—Non, répondit-il avec un peu de confusion, il y a environ quinze jours que je suis en Devonshire.
—En Devonshire quinze jours! répéta Maria surprise comme on peut le penser qu'il eût été quinze jours dans le voisinage d'Elinor sans chercher à la voir. Il répondit avec un air très peiné qu'il avait passé ce temps là près de Plymouth avec quelques amis.
—Avez-vous été dernièrement à Norland, demanda Elinor?
—Il y a environ un mois. Votre frère et ma sœur étaient fort bien.
—Et ce cher Norland, dit Maria, comment est-il à présent, bien beau n'est-ce pas?
—Je suppose, dit Elinor, que votre cher Norland est comme il l'est toujours à la fin de l'automne, les bois et les sentiers couverts de feuilles mortes.
—Oh! s'écria Maria, avec quelles ravissantes sensations je voyais tomber ces feuilles! quelles délices, quand je me promenais, de les voir tourbillonner autour de moi, emportées par le vent ou entraînées dans le ruisseau! Quel sentiment de douce mélancolie m'inspiraient ces arbres défeuillés, cet air sombre d'automne, ces feuilles jaunes et flétries qui raisonnaient sous mes pas. Actuellement personne ne les admire, personne ne les regarde, on les dédaigne, et on se hâte de les ôter.