Elinor avait rencontré son regard, il pénétra au fond de son ame, ce seul regard lui avait dit que ces cheveux étaient les siens; Maria en était tout aussi persuadée. La seule différence c'est qu'elle croyait que c'était un don d'Elinor; et que celle-ci qui savait en conscience qu'elle ne lui avait point donné de ses cheveux, crut qu'il s'en était procuré par quelque moyen inconnu, ou qu'il les avait coupés par derrière sans qu'elle s'en fût aperçue, lorsqu'elle avait quitté Norland. La couleur était bien la même, et la rougeur et le regard d'Edward avaient porté dans son cœur cette douce conviction. Elle était bien loin de lui en vouloir, et n'ayant plus l'air d'y faire attention, elle parla d'autre chose. L'embarras d'Edward dura quelque temps, et finit par une tristesse encore plus marquée, et qui dura la matinée entière.
Maria se reprocha vivement ce qui lui était échappé; elle aurait été plus indulgente pour elle-même, si elle avait pu savoir combien peu sa sœur était offensée, et le plaisir secret qu'elle lui avait procuré.
Dans le milieu du jour on eut la visite de sir Georges et de madame Jennings, qui ayant entendu dire qu'un gentilhomme était arrivé à la Chaumière, venaient savoir qui c'était. Avec le secours de sa belle-mère, sir Georges ne fut pas long-temps à découvrir que le nom d'Edward Ferrars commençait par un E. et un F., et que c'était là l'amoureux d'Elinor, dont la petite Emma avait parlé. Cette découverte aurait valu beaucoup de railleries à la pauvre Elinor, si la présence d'Edward qu'ils connaissaient aussi peu, ne les avait pas retenus. Mais ni les coups-d'œils significatifs, ni les sourires malins ne lui furent épargnés. Sir Georges ne venait jamais chez les Dashwood sans les inviter à prendre le thé au Parc dans la soirée ou à dîner le lendemain. Cette fois en l'honneur du nouveau venu, qu'il était fier de contribuer à amuser; l'invitation fut pour le soir et pour le lendemain.
—Venez tous prendre le thé avec nous ce soir, dit-il, nous sommes tout-à-fait seuls, mais demain nous avons beaucoup de monde, et il faut absolument dîner au Parc.
Madame Jennings les pressa d'accepter. On dansera dans la soirée, dit-elle, et cela doit tenter miss Maria.
—Danser! s'écria-t-elle, impossible; qui peut penser à danser!
—Qui! vous même, ma belle, et la petite Emma, et les Carey, et les Whitalers. Comment, ma chère, vous pensez de bonne foi que personne ne peut danser, parce que quelqu'un... que je ne nomme pas est parti!
—Je voudrais de toute mon ame, dit sir Georges, que Willoughby fût encore avec nous.
Ces mots et la rougeur de Maria donnèrent de nouveaux soupçons à Edward. Qui donc est ce Willoughby, demanda-t-il à voix basse à Elinor, près de qui il était assis? Elle le lui dit en peu de mots; mais la contenance et la physionomie de Maria parlaient plus clairement. Edward en vit assez pour comprendre ce qui en était, et quand les visiteurs furent partis, il s'approcha d'elle et lui dit à demi voix: J'ai deviné; dois-je vous dire ce que j'ai deviné?
—Quoi donc?.... Qu'entendez-vous?