—Non, du tout; je ne l'ai jamais vu, mais je le crois bien différent de son frère; avec une plus belle figure, qu'il ne songe qu'à parer, c'est un petit maître, un élégant dans toute la force du terme.

—Ici Maria finit une des parties de son concerto, et Anna Stéeles entendit cette dernière phrase. Un petit maître, un élégant, dit-elle! tout en faisant leur panier, ces dames se font leurs confidences, elles parlent de leurs amoureux.

—Je puis répondre pour Elinor, dit madame Jennings en éclatant de rire, et vous dire que vous vous trompez; son amoureux loin d'être un petit maître, est le jeune homme le plus simple, le plus modeste, le plus réservé que j'aie vu de ma vie. Pour Lucy, je ne connais pas le sien, mais à en juger par ses yeux, je crois qu'il lui en faut un plus gentil, plus empressé, plus éveillé, n'est-ce pas?

—Eh bien! madame, vous vous trompez aussi, reprit Anna; je puis assurer que l'amoureux de Lucy ressemble en tout point à celui de miss Elinor.

—Elinor se sentit rougir en dépit d'elle-même. Lucy mordit ses lèvres, et regarda sa sœur à la faire rentrer en terre. Le jeu recommença, le piano aussi et les deux rivales après un peu de silence recommencèrent leur entretien. Ce fut Lucy qui rapprochant sa chaise de celle d'Elinor, lui dit à demi voix.

—Je vais donc, chère miss Dashwood, puisque vous êtes assez bonne pour y prendre quelque intérêt, vous dire le plan que j'ai formé depuis quelque temps; j'espère qu'Edward l'approuvera, et je désire d'autant plus de vous en parler que vous pourrez nous servir. J'ose tout attendre de votre amitié pour lui et de votre bonté pour moi, et voici ce que c'est. Vous connaissez assez Edward pour avoir remarqué que dans le choix d'une vocation, son goût aurait été pour l'église, et que si sa mère l'avait permis, il aurait préféré cet état à tout autre. Mon plan actuel serait donc qu'il se décidât à entrer dans les ordres, et à se faire consacrer aussitôt qu'il pourrait; alors j'ose être sûre que vous useriez de tout votre pouvoir sur votre frère pour lui persuader de lui donner le bénéfice de sa terre de Norland, qu'on dit très-considérable. Le plus grand obstacle à notre mariage serait levé; nous aurions assez pour vivre en attendant la chance du reste.

—Je serais heureuse, dit Elinor, de pouvoir donner à M. Ferrars des preuves de mon estime et de mon amitié, mais je ne vois pas en vérité que vous ayez besoin de moi dans cette occasion, je vous serais tout-à-fait inutile. M. Ferrars est frère de madame John Dashwood, et sa recommandation vaudra mieux que la mienne auprès de son mari.

—Mais madame John n'approuverait pas plus que sa mère, que son frère entrât dans les ordres et m'épousât.

—Alors je soupçonne que ma recommandation aurait peu de poids.

Il y eût un assez long silence; Lucy le rompit par un profond soupir. Je crois, dit-elle, oui je crois que ce qu'il y aurait de plus sage serait de finir cette affaire en rompant d'un mutuel accord notre engagement. Nous sommes de tous les côtés si entourés de difficultés, que quoique cette rupture nous rendit bien malheureux pour le moment, nous serions peut-être plus heureux tous les deux par la suite.... Qu'en pensez-vous, miss Dashwood, ne voulez-vous pas me donner votre avis?