C'est précisément, disait-elle, ce que je souhaitais le plus au monde, sans oser le demander à cette bonne madame Jennings, mais les cœurs de mère s'entendent; et le sien a deviné mon désir. Emma a été un peu trop dissipée cet été; son éducation en a souffert. Seule avec elle, je m'en occuperai uniquement, je lui donnerai des leçons. Nous lirons; nous ferons de la musique ensemble; et lorsque vous reviendrez, vous serez, j'en suis sûre, surprises de ses progrès. J'ai aussi un petit plan de quelques réparations dans vos chambres, qui se feront sans inconvénient pendant votre absence; et je suis charmée que vous ayez l'occasion de voir et de connaître les manières et les amusemens de la bonne compagnie de Londres, où peut-être votre goût et vos talens se perfectionneront. Vous entendrez de la musique excellente, Maria. Vous verrez des collections de superbes tableaux, Elinor, et ce qui vaut mieux encore vous retrouverez là votre frère; et, quels que soient ses torts, ou plutôt ceux de sa femme, quand je songe qu'il est le fils de mon cher Henri, je ne puis supporter que vous soyez si entièrement étrangers les uns aux autres. Vous n'avez pas l'air aussi contente que je le voudrais, ma chère Elinor.
—Je l'avoue, maman, dit-elle; quoique votre extrême bonté pour nous vous fasse lever tous les obstacles à ce voyage, j'en vois encore un cependant qui me paraît presque insurmontable.
Maria fit un mouvement de dépit et baissa la tête d'un air boudeur.
—Eh quoi donc? dit madame Dashwood, qu'est-ce que ma prudente Elinor trouve à redire à ce plan? Quel formidable obstacle sa raison va-t-elle mettre en avant? Je vous prie au moins de ne pas dire un mot sur la dépense; je pourvoirai à tout ce qu'il faudra; et les filles de M. Henri Dashwood, paraîtront dans le monde comme elles doivent y paraître; Allons, parlez sage Elinor, dit-elle avec son charmant sourire, quelles sont vos objections?
—Mon objection, ma mère, me coûterait à dire, si ce n'était pas absolument entre nous. J'aime madame Jennings de tout mon cœur; j'ai la meilleure opinion d'elle et de son caractère; je sais que nous pouvons compter sur des soins vraiment maternels. Mais son ton, et peut-être ses relations de société ne sont pas ce que vous désirez pour vos filles. Elle ne peut ni nous protéger ni nous donner aucune considération dans le monde; et mon frère lui-même trouvera mauvais peut-être, ou du moins ma belle-sœur, que nous demeurions chez elle.
—C'est vrai à quelques égards, répliqua sa mère; mais vous serez très peu dans sa société, et vous paraîtrez toujours en public avec lady Middleton. D'ailleurs madame Jennings est riche, tient une bonne maison, est belle-mère d'un baronnet; il n'en faut pas davantage à Fanny, et même à John, pour la trouver de très bonne compagnie.
—Si Elinor est effrayée d'aller à Londres avec madame Jennings, dit Maria, elle peut rester ici. Moi, je n'ai point de tels scrupules, et il m'en coûtera peu de me mettre au-dessus de cet inconvénient avec une personne aussi bonne, aussi obligeante.
Elinor ne put s'empêcher de sourire en pensant combien elle avait eu de peine à persuader Maria d'être seulement polie avec cette femme qu'elle avait déclarée, dès le premier abord, être la personne la plus commune et la plus ennuyeuse qu'elle eût jamais rencontrée. Son indulgence actuelle était une si forte preuve de son envie de rejoindre Willoughby, que, malgré toute la répugnance qu'Elinor avait pour ce voyage, vu qu'elle pouvait y rencontrer Edward, elle résolut de ne pas abandonner à elle-même une jeune personne aussi passionnée, et la pauvre madame Jennings au soin de veiller sur elle et à l'ennui de n'avoir pas même l'agrément de sa société; car elle était convaincue que Maria passerait seule dans sa chambre tous les momens où elle ne serait pas avec Willoughby, pour penser à lui en liberté. Elle se décida donc à être du voyage, d'autant plus qu'elle se rappela que Lucy lui avait dit qu'Edward ne serait à la ville qu'au mois de février, et qu'elle espérait être alors de retour à la Chaumière.
—Allons c'est donc arrangé, dit madame Dashwood; vous y irez toutes deux, et vous verrez que vous vous amuserez extrêmement à Londres, surtout en y étant ensembles. Elinor principalement y trouvera un grand avantage, en ayant l'occasion de faire la connaissance de la famille de sa belle-sœur et de voir madame Ferrars.