Qui peut venir, dit Elinor, de si bonne heure? J'espérais que nous étions à l'abri d'une visite. Maria était déja à côté de la fenêtre.

Qui serait-ce que le colonel Brandon, dit-elle avec humeur? est-on jamais à l'abri de le voir entrer? je ne veux pas le voir, et je m'échappe. Un homme qui ne sait que faire de son temps envahit toujours celui des autres; elle sortit par la salle à manger pour éviter de le rencontrer.

Elinor qui voulait achever sa lettre, hésitait si elle le recevrait dans l'absence de madame Jennings, mais il ne se fit point annoncer; il entra, et son regard mélancolique, le son de voix altéré avec lequel il demanda des nouvelles de Maria, convainquit Elinor que c'était le seul but de sa visite; elle pouvait à peine pardonner à sa sœur l'espèce d'aversion qu'elle témoignait à ce digne homme.

J'ai rencontré madame Jennings à Bonds-street, dit-il ensuite à Elinor; elle m'a engagé à venir auprès de vous, et j'étais charmé, je vous l'avoue, mademoiselle, de cette occasion de vous parler sans témoins; je le désirais d'autant plus, que je vous jure que mon seul motif, mon seul vœu, mon seul espoir est de donner peut-être quelques consolations. Mais, non; ce n'est pas le mot, bien au contraire, et je ne sais de quelle expression me servir... de donner à votre sœur une conviction déchirante peut-être au premier moment, mais qui puisse contribuer à guérir son cœur. Mon attachement pour elle et mon estime pour vous, et pour votre excellente mère m'ont décidé à vous confier quelques circonstances.... Mais je vous en conjure, bonne Elinor, ne voyez dans cette confiance que mon ardent désir de vous être utile et aucun intérêt personnel. Je sais bien que quelque chose qu'il arrive, je n'ai aucun espoir; mais quoique j'aie passé bien des heures à me convaincre moi-même qu'il était de mon devoir de vous parler, j'ai besoin encore de votre aveu pour m'y décider.

Je vous entends, dit Elinor, vous avez quelque chose à me dire sur M. Willoughby qui dévoilera son caractère. Vous dites que c'est la plus forte preuve d'amitié que vous puissiez donner à ma sœur: ma reconnaissance vous est donc bien assurée. Si ce que vous avez à me confier tend à la guérir plutôt de sa malheureuse inclination, parlez, je vous en conjure, je suis prête à vous entendre.

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CHAPITRE XXXII.

Vous me trouverez, dit le bon colonel à Elinor, un très-maussade narrateur; je sais à peine par où commencer le récit que j'ai à vous faire. Quand je quittai Barton le dernier octobre.... mais il faut que je prenne mon récit de plus loin, il faut que je vous parle de ma propre histoire. Je vous promets d'être bref, et vous pouvez vous fier à moi; c'est un sujet sur lequel je crains de demeurer long-temps, (et ces mots furent accompagnés d'un profond soupir). Il s'arrêta un moment comme cherchant à rassembler ses idées; ensuite il poursuivit.

—Vous avez probablement miss Dashwood, oublié une conversation que j'eus avec vous un soir à Barton-Park pendant qu'on dansait; je vous parlais d'une dame que j'avais connue autrefois, qui ressemblait à beaucoup d'égards à votre sœur Maria.

—Je ne l'ai point oubliée, s'écria Elinor; je pourrais, je crois, vous dire vos mêmes paroles; mais qui pourrait rendre l'expression de sentiment avec lequel vous parliez de cette femme?