—J'étais sûre d'avance que vous me répondriez cela, interrompit Lucy; mais vous conviendrez au moins qu'il ne peut y avoir aucune raison au monde qui obligeât madame Ferrars à feindre de m'aimer, si je ne lui plaisais pas; et elle a marqué une prévention si flatteuse pour moi, et pour moi seule, que vous ne pouvez m'ôter la satisfaction d'y croire. Je suis sûre à présent que tout finira bien, et que je ne trouverai point les difficultés que je craignais. Madame Ferrars et sa fille sont deux femmes charmantes, adorables, qui me paraissent sans défauts; et peut-être me font-elles l'honneur de penser la même chose de moi; car j'ai vu et senti qu'il y avait entre nous un attrait mutuel. Je suis étonnée que vous ne m'ayez jamais dit combien votre belle-sœur est agréable!
Elinor n'essaya pas même de répondre; qu'aurait-elle pu dire?
—Etes-vous malade, miss Dashwood? dit Lucy, vous semblez si triste, si abattue! Vous ne parlez pas; sûrement vous n'êtes pas bien, lui dit la méchante fille avec son regard abominable.
—Je ne me suis jamais mieux portée; répondit Elinor.
—J'en suis vraiment charmée; mais vous n'en avez pas l'air du tout. Je serais consternée si vous tombiez malade, vous qui partagez si bien tout ce qui m'arrive. Le ciel sait ce que j'aurais fait sans votre amitié.
Elinor essaya de répondre quelque chose d'honnête; mais elle le fit si froidement qu'il eût mieux valu se taire. Cependant Lucy en parut satisfaite.
—En vérité, lui dit-elle, je n'ai pas le moindre doute sur l'intérêt que vous prenez à mes confidences et à mon bonheur; et après l'amour d'Edward, votre amitié est ce que je prise le plus. Pauvre Edward! si seulement il avait été là; s'il avait vu sa mère et sa sœur me traiter comme si j'étais déja de la famille! mais à présent il en sera souvent témoin, et tout s'arrange à merveille. Lady Middleton et madame John Dashwood s'aiment déja à la folie; elles vont se lier intimement, et nous serons sans cesse les uns chez les autres. Edward passe sa vie, dit-on, chez sa sœur. Lady Middleton fera de fréquentes visites à madame Dashwood; et votre belle-sœur a eu la bonté de me dire qu'elle serait toujours charmée de me voir. Ah! quelle délicieuse femme! Si vous lui dites une fois ce que je pense d'elle, vous ne pourrez pas exagérer mes éloges. Elinor garda encore le silence; et Lucy continua: Je suis sûre, que je me serais aperçue au premier moment si madame Ferrars avait mauvaise opinion de moi. Elle m'aurait fait seulement comme à d'autres une révérence cérémoniale, sans dire un mot, ne faisant plus nulle attention à moi, ne me regardant qu'avec dédain... Vous comprenez sûrement ce que je veux dire. Si j'avais été traitée ainsi, il ne me resterait pas l'ombre d'espérance, je n'aurais même pas pu rester en sa présence. Je sais que, lorsqu'on lui déplaît, elle est très-violente, et n'en revient jamais.
Elinor n'eut pas le temps de répliquer quelque chose à son malin triomphe. La porte s'ouvrit; le laquais annonça M. Ferrars qui entra immédiatement.
Ce fut un moment très-pénible pour les uns et pour les autres; tous les trois eurent l'air très-embarrassé. Edward paraissait avoir plus envie de reculer que d'avancer. Ce qu'ils désiraient tous d'éviter, une rencontre en tiers, arrivait de la manière la plus désagréable. Non seulement ils étaient tous les trois ensemble, mais ils y étaient sans le moindre intermédiaire, sans personne qui pût soutenir l'entretien, et venir à leur secours. Les dames se remirent les premières. Ce n'était pas à Lucy à se mettre en avant; vis-à-vis de lui l'apparence du secret devait encore être gardée. Elle ne fit donc que le regarder tendrement, le saluer légèrement, et garder le silence. Elinor qui le voyait pour la première fois depuis leur arrivée et qui ne devait pas avoir l'air de rien savoir, avait un rôle bien plus difficile. Mais autant pour lui que pour elle, elle désirait si vivement d'avoir un maintien naturel, que passé le premier moment elle put le saluer d'une manière aisée et presque comme à l'ordinaire. Un second effort sur elle-même la rendit si bien maîtresse de ses impressions, que ni son regard, ni ses paroles, ni le son de sa voix ne purent trahir ce qui se passait dans son intérieur. Elle ne voulut pas que la présence de Lucy l'empêchât de témoigner à un ancien ami, son plaisir de le revoir, et son regret de ne s'être pas trouvée à la maison quand il y était venu. Ni les regards pénétrans de sa rivale, ni l'embarras de sa position, ni son dépit secret ne la détournèrent de remplir ce qu'elle regardait comme un devoir envers le frère de sa belle-sœur, et l'homme qu'elle estimait. Cette manière donna quelque assurance à Edward, et le courage de s'avancer et de s'asseoir. Mais son embarras dura beaucoup plus long-temps; ce qui au reste lui était naturel, quoique très-rare chez la plupart des hommes, qui ne se laissent pas influencer par des rivalités de femmes, dont leur amour-propre jouit. Mais Edward n'était pas susceptible de ce genre de vanité; et pour être tout-à-fait à son aise dans cette circonstance, il fallait ou l'insensibilité de Lucy ou la conscience sans reproche d'Elinor; et le pauvre Edward n'avait ni l'un ni l'autre de ces moyens de tranquillité.
Lucy avec une mine froide, réservée, semblait déterminée à observer, à écouter et à ne point se mêler d'un entretien où naturellement elle devait être étrangère. Edward ne disait que des monosyllabes, en sorte que la conversation reposait en entier sur Elinor, et qu'elle en était seule chargée. Elle fut obligée de parler la première de la santé de sa mère, d'Emma, de leur arrivée à Londres, de leur séjour, de tout ce dont Edward aurait dû s'informer, s'il avait pu parler.