—J'avais le malheur d'être engagé ailleurs.

—Bon! engagé! on se dégage de tout quand on peut être avec des amies comme Elinor et Maria.

Le moment parut propice à la méchante Lucy, pour se venger de Maria.—Vous pensez peut-être, mademoiselle, lui dit-elle, que les hommes ne sont point tenus de garder leurs engagemens, quand il leur vient dans la tête de les rompre.

Elinor rougit de colère; mais Maria parut entièrement indifférente à cette attaque, et répliqua avec calme: non en vérité, je ne crois point du tout ce que vous dites. Je suis très-sûre que c'est la fidélité à un engagement plus ancien qui a empêché Edward de venir hier voir sa sœur; je crois réellement qu'il a la conscience la plus délicate et la plus scrupuleuse qu'on puisse avoir, et qu'il ne manquera jamais de sa vie à une promesse donnée, lors même que ce serait contre son intérêt ou son plaisir. Je n'ai jamais connu quelqu'un qui craignît davantage de causer à qui que ce soit la moindre peine, de ne pas répondre à ce qu'on attend de lui, de ne pas remplir tous ses devoirs importans ou non sans subterfuge, et quoiqu'il puisse lui en coûter: voilà comme est Edward; et je dois lui rendre cette justice. Comme vous avez l'air confus et peiné, Edward! Quoi! n'avez-vous jamais entendu faire votre éloge? si vous le craignez, vous ne devez pas être mon ami; car il faut que ceux qui acceptent mon estime et mon amitié se soumettent à entendre, devant eux-mêmes, tout ce que je pense d'eux, soit en bien soit en mal.

Tout ce qu'elle dit convenait si bien au cas actuel; et il fut si difficile à Edward de le supporter, que ne pouvant plus soutenir sa position, il se leva et voulut sortir.

—Nous quitter aussitôt! dit Maria, non, mon cher Edward, cela ne se peut. Rasseyez-vous, et restez, je vous en conjure; et, le tirant un peu à l'écart, elle lui dit à l'oreille en jetant un coup-d'œil sur Lucy: attendez qu'elle soit partie, je vous en supplie! elle s'en ira bientôt; il y a des siècles qu'elle est là. Mais cette invitation manqua son effet. Il n'en sortit pas moins; et Lucy qui était décidée à ne pas partir la première, fût-il resté deux heures, s'en alla bientôt après lui. Maria était de si mauvaise humeur qu'elle la salua à peine.

—Qu'est-ce donc qui peut l'attirer si souvent ici, dit-elle à sa sœur, dès que Lucy eut tourné le dos? ne pouvait-elle pas voir facilement comme nous désirions tous son départ? Combien Edward était tourmenté!

—Pourquoi donc, dit Elinor, Lucy serait-elle une étrangère pour lui? il a demeuré chez son oncle près de Plymouth; il la connaît depuis plus long-temps que nous: il est très-naturel qu'il ait aussi du plaisir à la voir. Du plaisir! Edward du plaisir à voir Lucy Stéeles qu'il a vue peut-être deux ou trois fois comme une petite fille! Si même il l'a remarquée et reconnue, ce que je ne crois pas à l'air qu'il avait avec elle, il aurait bien voulu la voir loin d'ici. Je ne sais pas, Elinor, quelle est votre idée en me parlant d'Edward avec cette indifférence, ou en le supposant indifférent lui-même au plaisir d'être avec vous? il n'y avait qu'à le voir pour sentir comme il était tourmenté. Aussi ai-je été aujourd'hui très-contente de sa manière, et très-mécontente de la vôtre, Elinor. Pas un mot d'amitié, pas un effort pour le retenir ou pour faire en aller Lucy. Si c'est là ce qu'on appelle être sage et prudente, que le ciel me préserve de l'être! moi je dis que c'est ingratitude ou fausseté. Ce pauvre Edward, comme il avait l'air malheureux! Je ne sais comment vous avez eu le courage de le laisser sortir ainsi. Elle se retira elle-même en disant cela. Elinor en fut bien aise; elle n'aurait su que lui répondre, liée comme elle l'était par sa promesse à Lucy de garder son secret; et quelque pénibles que fussent pour elle l'erreur de Maria et les propos qui en étaient la suite, elle était forcée de s'y soumettre. Son seul espoir était qu'Edward ne s'exposerait pas souvent à renouveler un entretien aussi cruel, et qu'il ferait tous ses efforts pour l'éviter. Mais elle-même! pourrait-elle alors se dérober aux conjectures, aux plaintes, et même aux reproches de Maria sur la rareté des visites d'Edward. Sous tous les rapports Elinor était vraiment très-malheureuse, et elle avait besoin de tout son courage pour supporter une situation aussi désagréable, et qui suivant les apparences durerait encore long-temps.

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CHAPITRE XXXVII.