—Mademoiselle Lucy Stéeles, une nièce de M. Pratt chez lequel votre frère a demeuré.
—Ah Dieu! M. Pratt. Ah! je vous en conjure, mademoiselle, si vous ne voulez pas que je meure de vapeurs, ne me parlez pas de M. Pratt! c'est grâce à lui qu'Edward est si complètement maussade. Je l'ai dit souvent à madame Ferrars: ne vous en prenez qu'à vous, ma mère, si votre fils aîné est à peine présentable dans le beau monde; si vous l'aviez envoyé comme moi à Westminster au lieu de le remettre aux soins de M. Pratt, vous voyez ce qu'il serait. Elle est convaincue de son erreur; mais c'est trop tard; le pli est pris.
Elinor ne répondit rien; elle n'aurait pas voulu qu'Edward ressemblât à son frère, mais son séjour chez l'oncle de Lucy Stéeles ne lui était guère plus agréable.
Enfin l'élégant Robert la quitta et lui fit plaisir; elle était sur les épines en pensant que Maria pourrait voir madame Willoughby ou seulement entendre son nom, et que Willoughby peut-être était lui-même dans le salon; cependant elle ne l'avait point aperçu. Elle regarda encore; il n'y était pas; et Maria émue par la musique, plus rêveuse, plus mélancolique encore qu'à l'ordinaire, n'avait rien vu, rien entendu. Elinor aurait voulu la prévenir, mais elle n'était pas à côté d'elle. Heureusement que Fanny qui n'aimait pas la musique, et qui s'ennuyait, avait demandé ses chevaux de bonne heure, et elle se retira avec ses belles-sœurs avant la fin du concert, et sans que Maria se fût doutée que madame Willoughby y était. Elles laissèrent à leur porte M. et madame Dashwood, et retournèrent chez madame Jennings qui les attendait.
Le soir même M. John Dashwood eut avec sa femme un entretien aigre-doux qui avait pour objet mesdemoiselles Dashwood. Pendant le concert, qui ne l'amusait pas plus qu'elle, il avait eu le temps de réfléchir; et une idée l'avait frappée. La maîtresse de la maison, lady Dennison avait supposé que ses sœurs demeuraient chez lui: il était donc convenable qu'elles y fussent, et il manquait aux devoirs d'un frère, en laissant ses sœurs loger et manger chez des étrangers. L'opinion avait un grand pouvoir sur lui; d'un autre côté sa conscience lui reprochait si souvent de n'avoir point tenu la promesse faite à son père, qu'il crut devoir l'appaiser, en les prenant quelques temps chez lui. La dépense serait peu de chose; Elinor était petite mangeuse, et Maria, si languissante. A peine furent-ils rentrés qu'il en fit la proposition à sa femme, qui en frémit de tout son corps, et tâcha de parer le coup.—Je ne demanderais pas mieux, mon cher John; vous savez combien j'aime tout ce qui tient à vous. Mais voyez dans ce moment-ci, je craindrais d'offenser beaucoup lady Middleton chez qui elles passent toutes leurs journées; il serait tout-à-fait malhonnête de la priver de leur compagnie. J'en suis très-fâchée; car vous voyez combien j'aime à être avec vos sœurs, mon cher John, à les produire dans le monde, à leur prêter ma voiture.....
—Oui, oui, je vous rends justice, chère Fanny; mais dans cette occasion, je ne sens pas la force de votre objection. Elles ne demeurent point chez lady Middleton; et sous aucun rapport, elle ne peut être fâchée qu'elles viennent passer quelques jours chez leur belle-sœur. Vous voyez que tout le monde pense que cela doit être ainsi.
—Oui, oui lady Dennison qui ne sait ce qu'elle dit. Enfin, mon cher, vous avez toujours raison; et je crois comme vous que cela conviendrait; mais malheureusement j'ai invité mesdemoiselles Stéeles à passer quelque temps avec nous. Ce sont de bonnes filles, très-complaisantes, point gênantes, dont on fait tout ce qu'on veut, et c'est une attention que je leur devais, mon frère Edward ayant été élevé chez leur oncle Pratt, ainsi que je l'ai appris l'autre jour. Nous pouvons avoir vos sœurs quand nous voudrons, soit à Norland, soit un autre hiver à Londres. Peut-être mesdemoiselles Stéeles n'y reviendront plus. Enfin je les ai déja invitées; et plus elles sont dépendantes et sans fortune, plus on leur doit d'égards. Vous qui avez tant de délicatesse et de générosité, mon cher John, vous sentez cela mieux que personne, j'en suis sûre; je le suis aussi qu'elles vous amuseront beaucoup plus que vos sœurs; elles sont gaies et très-gentilles. Ma mère est passionnée de Lucy, et c'est aussi la favorite de notre cher petit Henri.
Que répondre à de tels argumens? M. Dashwood fut convaincu; il convint de la nécessité d'avoir les demoiselles Stéeles; et sa conscience s'appaisa par le souvenir du beau dîner qu'il avait donné au colonel Brandon, et par l'espoir que l'année suivante Elinor serait madame Brandon, aurait une bonne maison à Londres, et que Maria vivrait avec elle. Fanny tout à-la-fois contente d'être échappée au malheur d'avoir ses belles-sœurs, et fière de l'esprit qu'elle y avait mis, écrivit le matin suivant un billet à Lucy qu'elle antidata de deux jours, et où elle la priait ainsi que mademoiselle Anna de lui faire le plaisir de venir passer quelques jours chez elle, aussitôt que lady Middleton voudrait les lui céder. On comprend combien Lucy fut heureuse. Aller demeurer chez la sœur d'Edward, qui en l'invitant semblait travailler pour elle! on peut cette fois pardonner à Lucy de se livrer à l'espoir. Une occasion journalière de voir Edward, de gagner l'amitié de sa famille, lui parut une chose si essentielle, qu'il ne fallait pas différer. Après avoir fait sentir à sa sœur l'avantage qui pouvait en résulter, elle la fit consentir d'autant plus facilement à quitter les Middleton, que le docteur Donavar était aussi le médecin des Dashwood, et de plus lié particulièrement avec John. L'espoir de le voir plus souvent la consola de n'avoir plus à entendre les railleries de sir Georges. Elles se préparèrent donc à y aller dès le lendemain. Lady Middleton en prit son parti avec l'indifférence qu'elle mettait à tout ce qui ne la regardait pas directement.
On comprend qu'à peine Elinor fut arrivée, que Lucy lui montra en triomphe le pressant billet de Fanny; et pour la première fois elle partagea l'espérance de Lucy. Une telle preuve de bonté, une prévenance si marquée avec de jeunes personnes que Fanny connaissait aussi peu, elle qui, à l'ordinaire était si peu obligeante, témoignaient que l'on avait du moins beaucoup de bonne volonté et de bienveillance, qui avec le temps et l'adresse de Lucy pourraient mener à quelque chose de plus. Comme Elinor ignorait le projet que son frère avait eu de les inviter, il ne lui vint pas dans l'idée que mesdemoiselles Stéeles eussent servi de prétexte à Fanny pour ne pas les recevoir. Elles y allèrent donc dès le lendemain, et furent reçues de manière à laisser tout croire de l'effet de cette préférence. Fanny avait fait sentir à son mari qu'il était très-dangereux de rapprocher Elinor d'Edward dans un moment où on traitait de son mariage, au lieu que les petites Stéeles, qu'il connaissait à peine, étaient à tout égard sans danger pour lui. Quant à elle-même elle en faisait deux complaisantes assidues qui lui faisaient ses chiffons, servaient le thé, arrangeaient le feu, ramassaient son mouchoir, amusaient son enfant; elle trouvait toutes ces attentions serviles très-agréables et très commodes. Sir Georges qui les allait voir quelquefois, ne parlait que de l'amitié de madame John Dashwood pour ses petites cousines. Elle était plus enchantée d'elles, et surtout de Lucy qu'elle ne l'avait jamais été de toute autre jeune personne; elle ne les appelait plus que sa chère Lucy, sa chère Anna, leur avait fait présent à chacune d'un petit porte-feuille d'aiguilles, et disait qu'elle ne savait comment elle ferait pour se séparer de ses aimables et chères amies.
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