—Cependant dit Maria, vous avez bien cru connaître Edward?
—Et je le crois encore; Edward ne m'a point trompée, et s'il était libre, j'ose assurer que je n'aurais jamais aimé que lui; mais il ne l'est plus, et je dois effacer de mon cœur tout autre sentiment que l'estime; s'il épouse Lucy, et s'il ne l'épouse pas je dois renoncer même à l'estime.... Mais je ne veux seulement pas le supposer.
—Je crois, dit Maria, que vous n'aurez pas grand peine à triompher de tous vos sentimens, si la perte de celui que vous aimiez vous touche aussi peu. Votre courage, votre empire sur vous-même sont peut-être moins étonnans.... et votre malheur est alors en effet très-supportable.
—Je vous entends Maria, vous supposez que je ne suis pas susceptible d'un attachement vif, et que par conséquent je ne suis pas très-malheureuse. Vous vous trompez; j'ai tendrement aimé Edward, et j'ai cru l'être de lui; j'ai long-temps nourri l'espoir enchanteur d'être sa compagne, et la certitude que nous serions heureux ensemble. Le coup qui m'a frappée était complètement inattendu, et m'a laissée sans espérance et sans consolation. Pendant quatre mois j'ai porté seule tout le poids de ma douleur, sans avoir la liberté de la soulager en la confiant à une amie, ayant non seulement mon propre chagrin à supporter, mais aussi le sentiment du vôtre et de celui de ma mère quand vous viendriez à l'apprendre, et n'osant pas même vous y préparer. J'avais su mon malheur par la personne même dont les droits plus anciens que les miens et plus sacrés, puisqu'ils reposaient sur une promesse solennelle, m'ôtaient toute espérance, et j'avais cru voir dans cette confidence un triomphe et des soupçons jaloux qui m'obligeaient à montrer une complète indifférence pour celui qui m'intéressait si vivement. J'étais obligée d'entendre sans cesse le détail de leur amour, de leurs projets, et dans ces cruels détails pas un mot, pas une circonstance qui pût me consoler de perdre Edward pour jamais en me le montrant moins digne de mon affection. Au contraire tous les éloges de Lucy, tout ce qu'elle me disait de lui justifiait mon opinion en augmentant mes regrets. Vous avez vu comme j'ai été traitée ici par sa mère et par sa sœur. J'ai souffert la punition d'un amour auquel je devais renoncer, et tout cela dans un moment où j'avais encore à supporter le malheur d'une sœur chérie. Ah Maria! si vous ne me jugez pas tout-à-fait insensible, vous devez penser que j'ai bien assez souffert. Cette fermeté, ce courage qui vous étonnent sont le fruit de mes constans efforts pendant tout le temps que j'étais forcée de me taire; si j'avais pu vous en parler dans les premiers momens, vous m'auriez trouvée peut-être aussi faible que je vous parais forte à présent; ah! je n'aurais pas même alors pu vous cacher à quel point j'étais malheureuse!
Maria fut tout-à-fait convaincue, et ses larmes recommencèrent à couler. Oh Elinor! s'écria-t-elle, combien je me hais moi-même. Comme j'ai été barbare avec vous! vous qui étiez mon seul soutien, vous qui avez supporté mon désespoir, qui sembliez seulement souffrir pour moi; et je vous accusais d'insensibilité, vous la plus tendre, la meilleure des sœurs; c'était là ma reconnaissance. Parce que je ne pouvais atteindre à votre mérite, j'essayais de le nier ou du moins de l'affaiblir, de même que je refusais de croire à l'énormité de votre malheur, que vous supportiez avec tant de calme et de résignation.
Les plus tendres caresses entre les deux sœurs suivirent cette scène. Dans la disposition actuelle de Maria, Elinor eut peu de peine à obtenir ce qu'elle désirait. Maria s'engagea à ne parler jamais d'Edward ni de Lucy avec amertume; à ne témoigner à cette dernière ni mépris, ni haine, ni colère, dans le cas où elle la rencontrerait, et même à voir Edward si l'occasion s'en présentait avec la même cordialité. Tout cela était beaucoup pour Maria, mais fâchée comme elle était d'avoir injurié sa sœur, il n'était rien qu'elle n'eût fait pour le réparer. Elle tint ses promesses d'une manière admirable; elle entendit tous les bavardages de madame Jennings sur ce sujet, sans disputer avec elle ou la contredire en rien, et répétant souvent: oui, madame, vous avez raison; elle écouta même l'éloge de Lucy sans indignation; et quand madame Jennings disait comme Edward l'adorait, elle en fut quitte pour un léger spasme. Elinor fut si enchantée d'elle et de son héroïsme, que ce fut une consolation pour elle. Hélas la pauvre Elinor ne se doutait pas combien cet effort était pénible à Maria. Sa santé qui se soutenait dans une espèce de langueur depuis son malheur, succomba tout-à-fait quand le malheur de sa sœur se joignit au sien. Obligée de cacher toutes ses impressions, tous les sentimens violens qui assaillaient à-la-fois son cœur, il lui semblait quelquefois qu'il allait se briser. Ses nuits étaient sans sommeil, ses jours sans tranquillité; mais elle eut bien moins de peine à cacher ce qu'elle souffrait au physique, que son indignation sur l'engagement d'Edward; elle le cacha donc aussi bien qu'il lui fut possible. Elinor sans cesse auprès d'elle s'apercevait peu de son changement graduel, de sa pâleur, de sa maigreur, qui frappaient ceux qui la voyaient moins habituellement; mais le nombre en était petit. Elle recommença à ne pas sortir de chez elle: la crainte de rencontrer M. ou madame Willoughby fut son prétexte auprès d'Elinor, qui comprenait trop bien ce motif pour la presser, et qui n'ayant elle-même aucune envie de se trouver avec eux ou avec Edward, resta aussi plus souvent à la maison.
Le lendemain de son entretien avec Elinor, elle eut une autre épreuve à soutenir: ce fut une visite de son frère qui vint tout exprès pour parler de la terrible affaire, et apporter à ses sœurs des nouvelles de sa femme.
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CHAPITRE XXXIX.
Vous avez entendu parler à ce que je suppose, dit-il avec une grande solennité dès qu'il fut assis, de la choquante découverte qui se fit hier chez nous-mêmes?