1815.
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CHAPITRE XXXIV.
Après quelques oppositions, Maria céda aux prières de sa sœur et consentit à sortir un matin avec elle et avec madame Jennings pour une demi-heure. Elle y mit la condition de ne faire aucune visite et d'accompagner seulement sa sœur jusques chez le fameux bijoutier Grays, à Pakeville-Street, où Elinor voulait changer quelques vieux diamans de sa mère contre des bijoux plus à la mode.
Quand elles arrivèrent à la porte, madame Jennings se rappela qu'il y avait à l'autre bout de la rue une dame de sa connaissance qu'elle désirait de voir, et comme elle n'avait rien à faire chez le bijoutier, elle dit à ses jeunes amies d'entrer sans elle, et qu'elle viendrait les reprendre après avoir fait sa visite.
Elles montèrent, et comme ce magasin était à la mode, et qu'on ne pouvait pas décemment porter un bijou, s'il n'était pas monté par M. Grays, elles y trouvèrent une telle quantité de monde, qu'il ne leur fut pas même possible de parvenir jusqu'à lui et qu'il fallut attendre. Elles s'assirent au bout du comptoir, du côté où il y avait le moins de foule. Un seul homme, d'après l'attention qu'il exigeait de l'ouvrier à qui il parlait, commandait sans doute quelque chose de précieux. Elinor espéra cependant que voyant deux femmes attendre qu'il eût fini, il aurait la politesse de se hâter. Mais après les avoir lorgnées l'une après l'autre, avec une très-élégante lorgnette attachée à une chaîne d'or de Venise, et les avoir saluées légèrement, il recommença à parler au bijoutier, à lui expliquer dans le plus minutieux détail ce qu'il demandait: c'était une petite boîte à cure-dents pour lui; et jusqu'à ce que la grandeur, la forme, les ornemens fussent expliqués, il s'écoula au moins un quart d'heure. Il se fit ensuite montrer tous les étuis à cure-dents du magasin, les loua, les dénigra, en parla comme de la chose la plus essentielle, déclara qu'il n'y avait de bien dans ce genre que ce qui sortait de son imagination, et recommença son explication minutieuse. De temps en temps sa main très-blanche, ornée de quelques bagues de fantaisie, reprenait sa lorgnette et la dirigeait négligemment sur les deux sœurs. Il chercha ensuite au milieu de cent breloques qui pendaient à sa montre un cachet emblématique dont la monture était aussi de son imagination. Quoiqu'Elinor n'eût jamais vu un seul des merveilleux petits-maîtres qui viennent étaler leurs grâces dans les magasins, aux ventes, aux promenades, elle comprit que celui-ci en était un. Sa figure soignée avec toute la recherche et l'extravagance de la mode, aurait été belle s'il en avait été moins occupé; ses traits étaient réguliers, mais complètement insignifians; ses yeux grands et d'une belle couleur n'exprimaient que le contentement de lui-même; son sourire seul aurait paru assez agréable à Elinor, parce qu'il lui rappelait celui d'Edward, s'il n'avait pas souri continuellement avec affectation, et seulement pour montrer ses belles dents.
Après s'en être amusée un instant, elle le trouva insupportable et surtout très-malhonnête de faire attendre aussi long-temps des femmes pour un objet aussi peu important, et de les regarder comme un objet de curiosité. Maria ne savait pas seulement qu'il était là. Pensive, les yeux baissés, elle n'était pas dans le magasin de M. Grays, dont le nom qui avait un léger rapport avec celui de M. Willoughby, avait ramené toutes ses idées de ce côté, et elle ne se doutait non plus de ce qui se passait autour d'elle, que si elle avait été dans sa chambre.
Enfin l'importante affaire de l'étui à cure-dents fut décidée. L'ivoire, les perles, l'or, eurent chacun leur place assignée; et le jeune merveilleux ayant fixé le nombre de jours qu'il pourrait encore vivre, sans la possession de sa délicieuse boîte, mit ses gants avec soin, fit sonner sa répétition, jeta encore un regard sur les dames plutôt pour captiver que pour exprimer l'admiration, et sortit avec cet air heureux que donne la persuasion de son mérite.