Madame Jennings rentra; quoiqu'elle eût fait beaucoup de visites et qu'elle eût sans doute bien des choses à dire, elle était tellement occupée du grand secret, qu'elle entama d'abord ce sujet en entrant au salon.

—Eh bien! ma chère, dit-elle, vous n'avez pas eu besoin d'écrire; je vous ai envoyé le jeune homme lui-même. N'ai-je pas bien fait? Je suppose qu'il n'y a pas eu grande difficulté, et que vous l'avez trouvé tout disposé à accepter votre proposition.

—Oui sans doute, madame; il est allé d'ici chez le colonel pour le remercier.

—Fort bien! mais sera-t-il prêt bientôt? il ne faut pas qu'il fasse trop attendre pour le mariage, puisqu'il ne peut pas se faire sans lui.

—Non bien certainement, dit Elinor en riant, mais il faut qu'on l'attende. Je ne sais pas du tout combien il lui faut de temps pour sa consécration: je n'en puis parler que par conjecture, trois ou quatre mois peut-être.

—Trois ou quatre mois! s'écria madame Jennings, Seigneur! ma chère, avec quelle tranquillité vous en parlez! Croyez-vous que le colonel veuille attendre trois ou quatre mois? Il y a de quoi perdre toute patience. Je suis charmée qu'il saisisse cette occasion de faire quelque bien au pauvre Edward Ferrars; mais pourtant attendre trois ou quatre mois, pour lui c'est un peu fort. Il aurait facilement trouvé quelque ecclésiastique qui ferait tout aussi bien et qu'on aurait pu avoir tout de suite.

—Oui, ma chère dame, dit Elinor, on en trouverait beaucoup; mais le seul motif du colonel Brandon est d'être utile à M. Ferrars, et non pas à quelqu'autre.

—Que le ciel me bénisse! s'écria la bonne Jennings en éclatant de rire; son seul motif! vous ne me persuaderez pas que le colonel n'ait d'autre motif en se mariant que de donner vingt-cinq guinées à M. Ferrars.

L'erreur ne pouvait pas durer plus long-temps, et l'explication qui eut lieu, les amusa beaucoup sans qu'il y eût rien à perdre ni pour l'une ni pour l'autre. Au contraire madame Jennings échangea un plaisir pour un autre, et sans perdre l'espoir du premier. Allons, dit-elle, à la Saint-Michel j'espère aller voir Lucy dans son presbytère et la trouver bien établie; et qui sait encore si je ne pourrai pas faire d'une pierre deux coups et visiter en même temps la maîtresse du château; car cela viendra un jour, je vous le promets; et vous serez les deux couples les plus heureux qu'il y ait jamais eu au monde.

Elinor soupira; elle était bien sûre quant à elle de ne pas avoir sa part de ce bonheur.