Elinor ne put se le rappeler. Mme Dashwood oubliait qu'elle avait dit souvent devant Maria, que Willoughby avait dans le regard quelque chose d'irrésistible. Elle ne le dit pas à sa mère, qui continua: et, quant à ses manières, vous ne me nierez pas, Elinor, qu'elles ne soient beaucoup plus faites pour attacher Maria. Cette simplicité naturelle, ce fonds de bonnes études, et même cette espèce de mélancolie dans ses propos, dans son attitude, s'accordent beaucoup mieux avec les dispositions réelles de votre sœur, que la vivacité, la gaieté souvent assez mal placée de Willoughby. Je suis persuadée à présent que si Willoughby avait été constant et qu'il eût épousé Maria elle n'aurait jamais été aussi heureuse avec lui qu'avec le colonel Brandon. Elle s'arrêta. Elinor ne voulut pas convenir avec elle de ce dernier point, pas du moins en entier; il lui semblait que le cœur de Maria avait besoin d'amour; mais madame Dashwood s'abandonnait toujours à ses nouvelles espérances. Le colonel était son héros du moment, et elle assura à sa fille que, feu son cher Henri excepté, elle n'avait jamais vu d'homme plus à son gré.
Delafort, dit-elle, n'est pas à une très-grande distance de Barton, supposé que nous y restions; mais vraisemblablement nous serons plus près encore de notre Maria. On dit que c'est un grand village; il se trouvera facilement quelque jolie petite maison près du château, qui convienne tout aussi bien à notre situation.
Pauvre Elinor! voilà donc un nouveau plan pour la mener à Delafort, à côté d'Edward et de Lucy. Elle soupira profondément et garda le silence.
—Quant à la fortune aussi, continua Mme Dashwood, sans faire attention au soupir de sa fille aînée, et ne songeant qu'à son projet de mariage pour sa favorite, à mon âge on y pense un peu; et quoique je ne connaisse pas exactement celle du colonel, je crois qu'elle est très-honnête.
Ici elles furent interrompues par madame Jennings qui, de son côté, pensait sans le dire, que le colonel ne tarderait pas à épouser Elinor. Cette dernière se retira, alla rêver au bon succès de son ami auprès de sa mère, ne pouvant cependant s'empêcher de regretter et de plaindre Willoughby.
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CHAPITRE XLVIII.
La maladie de Maria, quoique très-violente, n'avait pas été assez longue pour retarder sa convalescence. Sa jeunesse, sa force naturelle et la présence de sa mère la rendirent bientôt capable d'être levée chaque jour plus long-temps; et le cinquième, depuis l'arrivée de madame Dashwood, elle se sentit la force de descendre au salon, appuyée sur sa bonne sœur. Il lui tardait, dit-elle, de revoir le colonel et de le remercier d'avoir été chercher sa mère. Dès qu'elle fut établie dans un bon fauteuil, on le fit demander. Le cœur de la maman nageait dans la joie.
L'émotion du colonel lorsqu'il entra fut très-visible. Il s'approcha d'elle, et en la voyant pâle, abattue, les yeux languissans, sa physionomie s'altéra au point qu'Elinor conjectura qu'il y avait quelque chose de plus que son affection pour Maria. Cette dernière lui présenta la main, en parlant de sa vive reconnaissance. Alors une si forte expression de douleur se répandit sur tous les traits du colonel; un soupir si profond s'échappa de son cœur, qu'Elinor comprit tout ce qui s'y passait, et que les scènes douloureuses de la maladie et de la mort d'Elisa se retraçaient à sa mémoire. La ressemblance dont il avait fait mention était sans doute augmentée par la langueur actuelle de Maria, par ses yeux battus, sa pâleur, son attitude de malade, et l'expression de sa tendre gratitude.