Maria était restée trois ou quatre jours à la maison, le temps n'étant pas assez beau pour une convalescente. Mais enfin, un matin, la température était si douce, si agréable qu'elle fut tentée d'en profiter, et que madame Dashwood consentit à la laisser se promener, appuyée sur le bras de sa sœur, dans la prairie devant la maison, aussi long-temps qu'elle ne serait pas fatiguée. Les deux sœurs sortirent ensemble; marchant doucement, s'arrêtant quelquefois, et s'avancèrent assez loin pour voir en plein la colline qui dominait la chaumière de l'autre côté. Elles firent une pause. Maria regardait sa sœur en silence; enfin elle dit, d'un ton assez calme, en étendant la main: C'est là, exactement là; je reconnais la place. Voyez là où la pente est plus rapide; c'est l'endroit où je tombai et où je vis Willoughby pour la première fois.—Sa voix faiblit un peu à cette dernière phrase; mais bientôt elle se remit, et elle ajouta: Je suis charmée de sentir que je puis regarder cette place sans trop de peine.... Pouvons-nous causer tranquillement sur ce sujet, chère Elinor? ou bien, dit-elle en hésitant, vaut-il mieux ne nous en point occuper? J'espère cependant que je puis à présent en parler comme je le dois.
Elinor l'invita tendrement à lui ouvrir son cœur.
—Je puis déjà vous assurer, dit-elle, que je n'ai plus nul regret pour ce qui le concerne. Je ne veux pas vous parler de mes sentimens passés, mais de mes sentimens actuels. A présent je vous jure, Elinor, que si je pouvais être satisfaite sur un seul point, je serais complétement tranquille. Ah! s'il pouvait m'être accordé de croire qu'il m'a aimée une fois, qu'il ne m'a pas toujours trompée! mais par-dessus tout, si je pouvais être assurée qu'il n'est pas aussi vicieux que je l'ai imaginé depuis l'histoire de cette infortunée jeune fille, et qu'il faudrait le croire pour que je dusse penser que c'était le sort qu'il me destinait! Ah! cette idée est cruelle, affreuse, et troublera toujours ma tranquillité.
Elinor recueillait toutes les paroles de sa sœur dans son cœur, et lui répondit: Si vous étiez donc convaincue qu'il n'a jamais eu sur vous de projets coupables et qu'il vous a vraiment aimée, vous seriez contente et tout-à-fait à votre aise?
—Oui, oui, je vous le jure, et j'en suis sûre. Ma paix y est doublement intéressée; car non seulement il est horrible de suspecter d'un tel dessein une personne qu'on a aussi passionnément aimée; mais ce dessein me fait honte à moi-même. Je lui ai montré mon attachement avec tant de confiance et si peu de retenue, qu'il a pu peut-être en conclure qu'il trouverait peu de difficultés; cependant je n'ai pas, à cet égard, à me plaindre de lui. Mais qui sait, où pouvait m'entraîner une affection si vive pour un homme sans principes, qui regarde comme un jeu la perte d'une jeune personne? Oh! si je pouvais croire qu'il m'a mieux jugée!
—Et comment alors, dit Elinor, expliqueriez-vous sa conduite?
—Je voudrais pouvoir supposer.... Oh! comme je serais heureuse si je pouvais seulement le croire inconstant, très-inconstant et rien de plus!
Elinor ne répondit pas; elle débattait en elle-même s'il valait mieux commencer tout de suite l'histoire de la visite de Willoughby, ou différer encore. Elles restèrent quelques minutes en silence.
—Je crois me venger assez de lui, reprit Maria en soupirant, quand je souhaite que ses réflexions secrètes soient aussi pénibles que les miennes; il en souffrirait assez pour l'amener peut-être au repentir.
—Comparez-vous votre conduite avec la sienne?