1815.
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CHAPITRE XLIII.
Au commencement d'avril, par un temps singulièrement beau pour la saison, madame Jennings et ses deux jeunes amies partirent de Berkeley-Street et quittèrent Londres; elles devaient rencontrer, dans un endroit désigné, madame Charlotte Palmer, son enfant et ses gens, et se rendre à Cleveland tous ensemble. Comme on devait voyager lentement à cause de l'enfant, M. Palmer et le colonel Brandon préférèrent suivre à cheval et devaient les rejoindre le lendemain de leur arrivée.
Maria, toujours vive, toujours exagérée dans tous ses sentimens, s'était réjouie de quitter cette ville où elle n'avait eu que des peines, et au moment d'en partir, son cœur se serra en pensant au plaisir qu'elle avait eu en y arrivant, à l'espoir qui embellissait les premiers momens de son séjour. Elle y laissait ce Willoughby qu'elle était venue rejoindre avec tant de joie et qu'elle ne pouvait oublier, perdu à jamais pour elle, retenu dans de nouveaux liens, ne l'ayant peut-être jamais aimée; et ces pensers déchirans, renouvelés au moment du départ, lui firent verser autant de larmes que si elle avait laissé derrière elle le bonheur.
Elinor les partageait, comme toutes les peines de sa sœur; mais ce redoublement de chagrin étant plus dans son imagination qu'en réalité, elle espérait que l'air de la campagne, la tranquillité de Barton, le plaisir de retrouver sa mère remettraient sa santé et rendraient dans peu de mois la paix à son cœur. De son côté Elinor ne laissait rien à Londres qui pût exciter en elle la moindre douleur; elle était bien aise d'être à l'abri des confidences de Lucy, et de sa persécutante et fausse amitié; elle remerciait aussi le ciel de ce que le traître Willoughby ne s'était point offert à sa vue ni à celle de sa sœur; elle s'efforçait de ne plus penser à Edward que comme on pense à un ami marié, et tâchait, par une douce gaieté, de distraire un peu la pensive et triste Maria; elle y réussit assez bien. Sur la fin de la première journée, le mouvement du carrosse, une contrée nouvelle, les caresses de madame Jennings et de sa sœur avaient fait une heureuse diversion; mais le lendemain, dès qu'on fut entré dans le Sommerset-Shire, dès que ce mot eut été prononcé, cent mille nuages revinrent obscurcir sa physionomie, et il ne fut plus possible d'en obtenir un mot. Penchée sur la portière, absorbée dans ses souvenirs, dans ses réflexions, elle regardait chaque arbre, chaque buisson avec intérêt, comptait combien de fois Willoughby avait passé sur cette route, et se représentait avec quel délice elle l'aurait faite elle-même à côté de lui, pour aller habiter ensemble une terre qu'elle se figurait être comme le paradis, où elle avait placé le bonheur de sa vie, et dont une autre qu'elle était à présent la propriétaire.
Le matin du troisième jour on quitta la grande route pour prendre celle qui conduisait à Cleveland-House, et on y arriva après avoir fait quelques milles. C'était une belle et spacieuse maison moderne, située sur une plaine en pente douce, bordée de bois; il n'y avait point de parc, mais des promenades très-étendues. Un sentier uni et sablé serpentait autour de différentes espèces de plantations; des groupes de sapins, de frênes, d'acacias, étaient répandus çà et là autour de la maison; sur la plaine, des arbres plus épais étendaient leur belle verdure; des peupliers d'Italie élevaient leur feuillage en panache, se balançaient au-dessus des autres arbres, et cachaient les bâtimens du service. Entre les groupes d'arbres, des fabriques simples et élégantes ornaient le paysage: c'étaient la laiterie, la basse-cour, les écuries, la maison du jardinier; plus loin, un temple grec avec ses colonnes en marbre blanc était situé sur une colline, et dominait un beau point de vue.
Maria était dans l'enchantement; elle aurait voulu tout voir à la fois, savoir de quel côté étaient situés Barton et Haute-Combe. Soixante milles au plus la séparaient de sa mère chérie, et seulement trente, de Haute-Combe. L'une de ces idées réveillait dans son cœur tous ses sentimens de tendresse, et l'autre, sa passion malheureuse. Comme elle désirait se livrer en liberté à ses impressions, pendant que ses compagnes parcouraient la maison avec Charlotte, et que cette dernière, fière de son fils, le montrait à l'intendant, à la gouvernante, et leur faisait admirer sa beauté et sa force, elle s'échappa dans les bosquets. Déjà ils commençaient à se couvrir de leur nouveau feuillage, et les arbres fruitiers, de leurs fleurs. Elle suivit le sentier et arriva sur l'éminence où était situé le petit temple. Ses regards erraient de tous côtés sur le plus riant paysage jusqu'aux collines qui bordaient l'horizon. Elle s'imaginait que si elle pouvait aller jusque sur le sommet elle verrait Haute-Combe. Au lieu de combattre et d'écarter ses souvenirs et ses regrets, elle semblait chercher à les nourrir, se faire une espèce de volupté de sa mélancolie, et un devoir de sa constance. Sa faiblesse l'obligea de s'asseoir sur les marches du temple. Appuyée contre une colonne, ses larmes coulèrent en abondance; mais elles n'avaient pas l'amertume de celles qu'elle versait à Londres; elles la soulagèrent plutôt que de lui faire du mal. En revenant à la maison par un autre chemin, elle résolut, pendant son séjour à Cleveland, de s'accorder tous les jours la jouissance de ces promenades solitaires, de profiter de la liberté d'une vie champêtre, et de se dédommager de sa longue réclusion: voilà le seul moyen, pensait-elle, de retrouver des forces et de la santé, et de ne pas faire à ma pauvre bonne maman le chagrin de me revoir si pâle et si changée. En effet, l'air et le mouvement lui avaient redonné un peu de couleur, ce qui fit grand plaisir à Elinor. Au moment où Maria rentra, les autres allaient sortir. La fatigue lui servit de prétexte pour ne pas les suivre; elle resta, et continua de se livrer à ses rêveries sentimentales.