Il se leva et se promena vivement. Elinor voulut encore le quitter; mais l'intérêt qu'il venait de montrer pour Maria l'avait déjà un peu adoucie; elle céda à un geste suppliant et resta. Il revint à son siége, s'approcha un peu plus près d'elle, en disant avec une vivacité un peu forcée: Si j'avais été sûr, parfaitement sûr qu'elle était hors de danger, peut-être ne serai-je pas entré, mais puisque je suis ici, puisque j'ai le bonheur de vous revoir, oh! bonne Elinor, vous qui m'aimiez autrefois comme un frère, parlez-moi encore avec amitié; peut-être sera-ce la dernière fois. Parlez-moi franchement, amicalement; me croyez-vous un scélérat? Et la rougeur la plus vive couvrit son visage.

Elinor était toujours plus surprise; elle commença vraiment à croire qu'il était hors de sens et dans l'ivresse. La singularité de cette visite, à une heure aussi tardive, et toute sa manière ne pouvait guère s'expliquer autrement. Dès que cette idée eut frappé son esprit, elle se leva et lui dit froidement: M. Willoughby, je vous conseille de retourner à Haute-Combe, que vous habitez sans doute; je suis garde-malade, et je ne puis rester avec vous plus long-temps, quelque affaire que vous puissiez avoir à me communiquer; vous vous la rappellerez sûrement mieux demain.

—Je vous entends, dit-il avec un sourire expressif et une voix parfaitement calme: peut-être ai-je en effet perdu la raison, mais non pas comme vous le pensez. Depuis ce matin à huit heures que j'ai quitté Londres, je ne me suis arrêté que dix minutes au plus à Maulboroug pour faire manger mes chevaux qui n'en pouvaient plus; j'ai pris moi-même un verre de porter et un morceau de bœuf froid: voilà tout ce que j'ai pris dans la journée. Et son regard et le son de sa voix convainquirent Elinor que, si quelque impardonnable folie l'avaient amené à Cleveland, ce n'était pas du moins celle de l'ivresse. Sûre alors qu'il pourrait l'entendre, elle lui dit avec dignité: Excusez-moi, M. Willoughby, cette fois-ci je vous ai fait tort; je ne sais pas cependant si, après tout ce qui s'est passé, vous ne seriez pas plus excusable en attribuant votre arrivée ici à une cause étrangère, qu'à votre propre volonté. Certainement si vous aviez l'ombre de délicatesse, vous auriez senti ce que votre seule présence me fait souffrir, et dans quel moment! Il m'est impossible de comprendre le but de cette visite. Que prétendez vous? que demandez-vous?

—Je prétends, dit-il avec un sérieux énergique, me faire haïr de vous de quelques degrés de moins que vous ne me haïssez sûrement; je demande qu'il me soit permis d'alléguer quelque espèce d'excuse pour le passé, de vous ouvrir entièrement mon cœur, de vous prouver que si j'ai la tête mauvaise, ce cœur mérite quelque indulgence, d'obtenir enfin quelque chose qui ressemble à un pardon, de Mar...., de votre sœur.

—Est-ce là, monsieur, la vraie raison de cette visite?

—Sur mon ame! dit-il en posant la main sur la poitrine, avec ce geste noble, cette physionomie franche, ouverte, ce regard animé et sensible, qui lui avaient gagné le cœur de toute la famille de la chaumière, et qui, en dépit d'elle-même, gagnèrent encore la confiance d'Elinor.

—Si c'est là tout, monsieur, lui dit-elle, vous pouvez être satisfait, car Maria vous a pardonné depuis long-temps.

—Elle m'a pardonné! s'écria-t-il avec une extrême vivacité; elle ne devait pas me pardonner, non jamais, avant de savoir ce qui peut-être est une excuse. Mais actuellement je demande d'elle et de vous un pardon mieux motivé. A présent voulez-vous m'entendre?

Elinor fit sonner sa montre; il n'était que huit heures et un quart; il était impossible que sa mère et le colonel fussent là avant dix heures. Elle dit à Willoughby qu'elle les attendait; qu'avant tout elle voulait aller revoir sa sœur, et que si elle la trouvait tranquille elle reviendrait au salon pour un quart d'heure.

—Vous reviendrez, mademoiselle Dashwood, s'écria-t-il avec impétuosité, vous reviendrez; ou, j'en fais le serment, j'irai vous chercher auprès du lit de Maria, et c'est à elle que je demanderai de m'entendre.