Le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté le Chah annonçait à son collègue du quai d'Orsay le retrait des firmans royaux. Il se fondait sur la pétition des mollahs de Dizfoul, pétition dont Mirza Abdoul-Raïm nous avait déjà donné une lecture sommaire. Jamais instrument plus bizarre ne franchit les portes d'une chancellerie. Qu'on en juge!

«Pétition du clergé de l'Arabistan à Son Excellence Mozaffer el Molk, gouverneur de l'Arabistan, du Loristan, etc.

«Nous vous exposons....

«Il est certain que les croyances de chaque contrée sont différentes; mais, dans la Susiane, nous savons, depuis longtemps, que la cause de la cherté des vivres à Dizfoul, des pluies torrentielles et des nuages aux noires couleurs qui s'amoncellent chaque soir à l'horizon, doit être attribuée à l'arrivée des ingénieurs français installés auprès du tombeau de Daniel.

«Leurs Excellences fouillent les tombeaux de gens qui, depuis des milliers d'années, reposaient sous la terre, et qui, de leur vivant, furent de fervents disciples de leur religion; ils extraient des profondeurs du sol les talismans que nos prophètes y avaient autrefois enterrés pour la sauvegarde de la Susiane. Que de maladies vont désoler notre pays! Il est en effet prouvé que, toutes les fois que les Francs ont mis le pied en Susiane, des signes précurseurs de la colère divine nous ont été envoyés et ont précédé les plus terribles fléaux. Que Dieu protège notre cité et éloigne les auteurs de nos maux!»

Mozaffer el Molk, enchanté de se débarrasser sans bruit de voisins gênants, et, plus encore, d'éloigner de ses lèvres un calice bien amer s'il nous arrivait malheur, saisit l'occasion à ses longs cheveux. Le gouverneur raconta les scènes tumultueuses qui avaient signalé notre installation à Suse, il parla des vexations auxquelles nous avions été en butte pendant le pèlerinage, des fréquentes incursions des Arabes nomades sur le territoire persan, du fanatisme local, et, faisant bouquet de toute fleur, envoya ses élucubrations administratives à son supérieur hiérarchique, le prince Zellè Sultan, fils aîné du Chah.

Le gouvernement iranien s'avouait incapable de réprimer les sentiments hostiles de ses sujets et d'assurer notre sécurité; avec une humilité sans égale, il déclinait toute responsabilité dans le cas probable où la mission serait pillée ou massacrée.

Notre agent diplomatique joignait à ces divers documents son appréciation personnelle. «Nous nous trouvons, disait-il, en présence d'obstacles sérieux, suscités par la superstition locale, et contre lesquels, dans sa faiblesse, le gouvernement persan est impuissant à réagir. Que des coups de fusil soient tirés contre notre personnel scientifique, Son Excellence Mozaffer el Molk m'a formellement déclaré que le gouvernement de Sa Majesté n'en saurait être rendu responsable; cet incident peut parfaitement se produire avec des populations ignorantes et pillardes qui, il y a trois ans à peine, ont détruit la ligne télégraphique de Chouster à Ispahan sans qu'aucun châtiment ait pu leur être infligé. D'autre part, si les difficultés dont m'a entretenu le ministre des Affaires étrangères ne sont pas sérieuses et ne tiennent qu'à l'avidité de quelque gouverneur, j'en serai avisé par M. Dieulafoy et je pourrai alors faire donner des ordres plus formels par S. A. Zellè Sultan; mais les lettres, vieilles d'un mois, que j'ai seulement pu recevoir de M. Dieulafoy ne me laissent pas d'illusion: notre ingénieur me déclarait qu'il était déjà en butte à mille vexations. Je ne sais, étant donnée la difficulté des communications entre Téhéran et Chouster, s'il aura reçu mes réponses, dans lesquelles je lui recommandais la plus grande prudence....»

Dès notre retour, les négociations furent activement reprises. La cour de Téhéran finit par autoriser la mission à séjourner encore quelques mois dans le voisinage du Gabré Danial, sous la réserve expresse que le gouvernement de la République ne demanderait ni explications ni indemnité si les agents français, comme tout semblait le faire prévoir, périssaient au cours de la prochaine campagne. En réponse à de nouvelles représentations, il fut pourtant convenu que le roi, sans assumer une responsabilité qu'il répudiait absolument, ne modifierait pas les termes des firmans octroyés l'année précédente et ne nous retirerait pas le bénéfice des recommandations officielles dont Mozaffer el Molk avait tenu le compte que l'on sait.

Encore le ministère des Beaux-Arts dut-il prendre l'engagement de rappeler la mission dans les premiers jours d'avril, afin de ménager les susceptibilités musulmanes au moment du pèlerinage annuel.