Le Scorpion est une canonnière longue de soixante mètres à peine, calant trois mètres cinquante. Elle est montée par un équipage de soixante-dix Bretons et placée sous le commandement de mon compatriote le lieutenant de vaisseau de Chauliac.
Armés de superbes canons, de hotchkiss disposés à l'arrière, à l'avant, de chaque côté de la passerelle, et que l'on peut même hisser sur la hune de façon à balayer le pont des navires ennemis (Nelson périt d'un coup de feu tiré par un des gabiers qui, dans la marine à voile, occupaient ce poste élevé), ces petits bâtiments sont disposés pour ranger les côtes et remonter les grandes rivières où les bateaux de fort tonnage n'oseraient s'aventurer. Tout dans leur construction est sacrifié à l'armement, aux soutes, à l'emplacement de chaudières, néanmoins insuffisantes, car la vitesse normale ne dépasse pas six nœuds et la vitesse maximum neuf ou dix.
Une chambre, tour à tour salle à manger, salon, cabinet de travail, est réservée au commandant, qui veut bien nous y accueillir aux heures des repas. Le carré des officiers est minuscule. On ne le croirait pas au premier abord, et pourtant deux étrangers sont inlogeables dans un espace aussi parcimonieusement mesuré. Le ciel est beau, la mer calme comme un lac. Une toile clouée autour d'un cadre constitue une tente que l'on installe le soir à l'arrière. Elle nous abrite de l'humidité de la nuit sans cacher les étoiles scintillantes et la lune argentée. A l'aurore cet asile disparaît et le pont devient aussi libre et aussi propre que s'il n'avait jamais été habité par des messieurs. Le mal est que nous demeurons exposés tout le jour aux réverbérations lumineuses de la mer ensoleillée, et oisifs comme des lazaroni. J'appelle à mon secours Sophocle, Euripide, vieux amis qui devaient charmer les longues soirées de Suse, et pendant les entr'actes je tâche de prendre goût à la vie du bord.
Dans ma jeunesse j'admirais, palpitante, le cylindrage grinçant d'une grande route, les progrès d'une pile en rivière, les remblais et les déblais d'une voie ferrée; plus tard je me pris d'une belle passion pour les vieux monuments des Achéménides, des Sassanides et des Sofis; je m'intéresse aujourd'hui à l'exercice du canon et du fusil, à la manœuvre des hotchkiss; je compatis à la douleur du second, privé de blanc de céruse pour badigeonner les bastingages; je m'extasie devant un pont bien briqué, des aciers brillants, des cuivres soigneusement fourbis. Je vois lancer le loch et couler la poussière du sablier, cet emblème des tombeaux, bien digne de la grande ensevelisseuse sur laquelle le navire se balance; je regarde hisser et carguer les voiles, dépasser les mâts de perroquet, larguer les écoutes, faire le point, régler les chronomètres, et d'un regard ravi je suis l'inspection dominicale, qui ne distrait que moi.
Il existe une lacune dans mon éducation: j'aurais voulu approfondir les mystères du loto maritime; mais les officiers m'ont si bien empêchée d'entendre l'appel des numéros, que je n'ai pas jugé utile de pousser plus loin mes études nautiques.
1er novembre.—Le Scorpion vient d'entrer en rade de Mascate. Le vigoureux estomac de la machine a dévoré tout son approvisionnement de charbon et réclame de nouveaux aliments. Depuis plusieurs heures nous côtoyions falaises rougeâtres et crêtes déchirées, quand, aux rayons du soleil couchant, apparurent, sur le fond couperosé du ciel, des forts commis à la défense d'une profonde brisure. Quelques tours d'hélice et la brisure s'élargit. Entre deux grands bras de rochers s'ouvre une baie tranquille. Ses eaux vertes baignent les pieds d'une ville blanche, aux maisons percées d'innombrables fenêtres. Dans le lointain, un rideau de hautes montagnes; à droite et à gauche, les silhouettes de fortifications flanquées de tours crénelées. En rade se balancent la coque blanche d'un navire anglais et un yacht portant le pavillon rouge de l'Imam; les flancs de grosses felouques arabes laissent échapper par envolées les voix rauques de chanteurs accompagnées avec des battements de mains, ou les résonnances sourdes des peaux d'âne tendues sur des tambourins coniques.
L'étiquette maritime veut qu'un lieutenant de vaisseau du stationnaire anglais se mette à la disposition du commandement du Scorpion; toujours selon les usages, on le remercie, il se retire, et un officier du même grade rend la visite cinq minutes plus tard.
L'entrée d'un navire français dans les eaux de Mascate est un événement. L'ancre n'est pas jetée, que les officiers reçoivent une invitation collective des membres du Mascate's Lawn-tennis Club.
Où le cercle, cet établissement d'utilité publique, pourrait-il être placé, si ce n'est à l'ombre du consulat britannique, dont le pavillon lutte ouvertement avec l'étendard rouge de l'Imam? Les Romains apportaient en pays conquis leur folle passion pour les jeux et jalonnaient d'arènes et de théâtres leurs courses à travers le monde; nos voisins d'outre-Manche sèment sur leurs pas des crickets et des lawn-tennis. On n'a pas proclamé sans raison que le progrès est la loi de l'histoire!
En tout cas, je propose d'élever une haute statue à l'ingénieux inventeur d'une distraction assez goûtée de nos représentants diplomatiques ou consulaires pour les attacher à leur poste. Le drapeau tricolore est bien apparu, deux heures après notre arrivée, sur le faîte d'une maison ruinée; mais d'agent, point. Faut-il l'aller chercher aux Indes, à Bender-Abbas, en France? Chi lo sâ?