CAFÉ AU BAZAR DE STEAMER-POINT. (Voyez p. 22.)
II
Le rocher d'Aden.—Steamer-Point.—La ville d'Aden.—Les parsis.—Arrivée du Huzara.—L'océan Indien.
4 janvier.—Dix-huit heures de traversée séparent Obock de Steamer-Point. Longtemps avant d'atteindre le port, on aperçoit les crêtes déchirées de montagnes aux lignes superbes, qui se découpent sur un ciel aussi bleu que les eaux où se mirent leurs flancs dressés à pic. Bientôt apparaît, entre deux sommets placés vis-à-vis l'un de l'autre, comme Gibraltar et Algésiras, une baie assez vaste, assez sûre pour abriter les flottes de guerre et de commerce de l'Angleterre. Sur les hauteurs s'élèvent des tours d'observation ou de défense, des remparts, tout un système de fortification compliqué.
Steamer-Point, ville de création récente, doit la vie aux nombreux bateaux qui circulent entre l'océan Indien et la Méditerranée; Aden, vieille cité arabe, située dans un repli de la montagne, à dix kilomètres du nouveau port, communique directement avec l'Arabie.
Au pied de rochers dénudés, tachés de blanc et de gris par les résidences des hauts fonctionnaires et les bungalows des sous-officiers indiens, s'étend une place demi-circulaire. Les maisons, bâties à l'italienne, ornées d'arcades et de vérandas, ont vue sur la rade. Les consulats, les boutiques des négociants européens ou parsis et deux hôtels d'apparence honnête occupent les plus belles. Derrière cet écran, la ville arabe et ses cafés, où grouillent pêle-mêle marins étrangers, nègres et Somalis. On parle au bazar les langues des cinq parties du monde, et l'on paraît s'entendre: c'est la seule différence à signaler entre les gens qui le fréquentent et les constructeurs de la tour de Babel.
Nous prenons gîte à l'hôtel de l'Univers, longue caserne appuyée sur un rocher brûlant. Entre les murs et le roc vivote un jardin qui fait, non sans raison, l'orgueil de M. Suel, son propriétaire. Steamer-Point, où il ne pleut guère, s'alimente d'eau vaseuse conservée dans les citernes et d'eau de mer distillée à chers deniers. Afin de décharger M. Suel de toute accusation de prodigalité, j'ajouterai que les trois ou quatre arbrisseaux, objets de sa sollicitude, sont placés au centre d'un massif bordé par des culots de bouteilles. L'architecte paysagiste s'est d'ailleurs mis en frais d'inspiration: les culots varient de forme et de couleur. Ici s'alignent les cruchons rougeâtres des curaçaos de Hollande, là les verres foncés des champagnes, plus loin les ventres pansus des pullnas. Sont-ils nombreux les mortels fortunés qui, après avoir eu l'heureuse chance de trouver à Steamer-Point la plus efficace des eaux de santé, peuvent contempler le grès qui la contint dans la situation réservée d'habitude aux géraniums ou aux pâquerettes!
Rien n'est vert dans ce paradis des bouteilles, pas même les quatre arbustes mieux pourvus de bois que de feuilles, si ce n'est un perroquet dont l'enthousiasme ne connaît pas de bornes lorsqu'il admire son image dans un globe métallique suspendu auprès de son perchoir.
5 janvier.—Les communications ne sont ni faciles ni fréquentes entre Aden et Bouchyr. Nous voici condamnés à sept jours d'hôtel de l'Univers; c'est un bateau anglais qui viendra nous délivrer. Chaque mois part de Glascow un navire de la Compagnie British India. Il prend les voyageurs de Steamer-Point pour le golfe Persique, les transporte à Kurachee, où il les passe à un collègue qui les promène pendant vingt jours avant d'atteindre l'embouchure du Chat-el-Arab. Le Huzara sort du canal de Suez, mais il emploiera une semaine à descendre la mer Rouge. Nous péririons d'ennui s'il ne nous restait le plaisir de tourmenter nos jeunes camarades en leur apprenant le persan.
6 janvier.—Marcel a hélé un carrosse campé sous un auvent de tôle construit au centre de la place. En route vers Aden-Ville! Équipage et automédon sont dignes de s'appareiller. Au-dessus d'un véhicule à quatre roues, des baguettes de fer supportent une toiture et des rideaux de cuir qui interceptent les rayons du soleil; un cheval de petite taille et de faible apparence traîne cette patache. Le conducteur, coiffé de ses cheveux crépus, vêtu d'une ample chemise de coton blanc, fait claquer son fouet, et la machine roule avec la vitesse du vent. On ne verse jamais; c'est interdit par la police. Mais, en dépit de cette sage ordonnance, les nouveaux venus ne peuvent se défendre de certaines appréhensions.