—Tu es malin.»
5 décembre.—Notre sort est pitoyable. Avant-hier matin, nous quittâmes le campement de Saf-Saf avec la moitié des bagages—Attar n'avait pu rassembler toutes les bêtes—et nous marchâmes jusqu'à deux heures à travers la lande déserte. Puis nous entrâmes dans le hor desséché, couvert d'une inextricable forêt de ginériums. La caravane traversait la partie la plus basse du marécage; sa marche était lente, la pluie de la veille avait détrempé la surface glaiseuse du sol. Les mulets glissaient, tombaient, se blessaient; les hommes, en les rechargeant, laissaient échapper les fardeaux souillés de boue, s'écrasaient les pieds, se déchiraient les jambes; les nuées accouraient semblables à des torrents de bitume; derrière elles s'avançaient les ténèbres et l'orage; les insectes volaient près de terre, poursuivis par les oiseaux qui, rapides, frôlaient le sol de la pointe de l'aile: un déluge semblait imminent.
Au sortir d'un épais fourré, nous débouchâmes sur une clairière qu'occupaient les tentes d'une pauvre tribu. Nous n'étions pas à cheval depuis quatre heures, et cependant les muletiers déclarèrent qu'il serait dangereux de prolonger l'étape. Mieux valait camper auprès des nomades, attendre le chef de la caravane et laisser passer l'ouragan. Le conseil était sage. Depuis deux jours les vents du nord et du midi luttent avec rage et ébranlent l'air de leurs grondements furieux, les nuages se précipitent contre les nuages, de leurs chocs jaillissent d'éblouissantes gerbes de feu qui jettent sur la nature très sombre de fugitives et aveuglantes clartés; on ne sait dans quelle région du ciel se livre plus acharnée la bataille des éléments. La voûte éternelle semble prête à s'abîmer, puis les éclusiers divins ouvrent toutes grandes les vannes célestes et, sous l'action dissolvante des eaux, la terre elle-même se liquéfie.
Instruits par l'expérience de Saf-Saf, nous avons présidé à l'installation du toit protecteur. Comme on fait son lit, on se couche. Les gros bagages forment le mur de refend; les petits, disposés en cloisons longitudinales, reçoivent la retombée de la tente et barrent le passage au vent et à la pluie. A part quelques gouttières, nous sommes au sec dans notre palais de poil de chèvre; mais les eaux tombées sur la plaine se sont précipitées vers le hor, où les conduit la pente naturelle du terrain, et ont si bien détrempé un sol couvert de vase desséchée qu'on ne peut s'aventurer au dehors sans enfoncer jusqu'à la cheville dans une boue empestée.
Sur le soir arrivent Attar et la seconde partie du convoi. Les retardataires sont exténués. Néanmoins nous partirons demain. Le campement est placé dans une cuvette; si la pluie persiste, les eaux envahiront ce bassin, concédé à la fièvre paludéenne par l'incurie des hommes, et couvriront d'une nappe liquide, infranchissable pour des bêtes chargées, les glaises déposées sur le hor depuis des siècles. Vaille que vaille, voyageurs et nomades doivent gagner au plus tôt les plateaux supérieurs.
6 décembre.—Elle est passée la pluie d'orage. Ce matin l'air est doux et parfumé; le ciel apparaît par instants à travers les buées amincies; les roseaux s'agitent au souffle d'un léger zéphir et mêlent leurs indiscrètes chansons à celles de la brise qui passe. Depuis l'aurore, les tcharvadars parlent du départ: il est neuf heures, et les mulets ne sont pas encore chargés. Enfin nous nous ébranlons, abandonnant, comme avant-hier, la moitié des bagages. J'ai démêlé la machiavélique combinaison d'Attar. Elle est fort ingénieuse, mais nous sommes les premières victimes de l'industrie que déploie notre chef muletier pour frustrer M'sban du péage perçu sur chaque bête de somme.
Voici le procédé. La caravane se divise en deux groupes. Le premier, placé sous notre protection et comprenant les mulets et les voyageurs, gagne de l'avant, tandis qu'Attar, aidé de quelques compagnons courageux, garde les charges laissées en arrière. Le convoi marche quatre heures durant, puis s'arrête. Les animaux mangent, rétrogradent à la nuit jusqu'au campement précédent, reçoivent les derniers colis, reviennent, se reposent et repartent avec nous. Ils continueront ce manège jusqu'à Suse, si d'ici là il reste encore une ombre de tcharvadar pour fouetter une ombre de mulet. A pareil train atteindrons-nous jamais les bords de la Kerkha?
10 décembre.—Au delà du hor, la caravane traversa une plaine ondulée. Puis elle atteignait un gros campement beni-laam, placé sous l'autorité du cheikh Menchet.
«Nous ne planterons pas la tente ce soir, me dit Baker, fils d'Attar: ce serait de la dernière imprudence. Entrez résolument chez le cheikh, saluez-le, asseyez-vous à ses côtés et entourez-vous des petits colis, tandis que nous empilerons les gros bagages devant l'ouverture de la tente, de façon que vous ne les perdiez pas de vue. Menchet est un brigand, un voleur, un assassin, chez lequel on ne saurait passer sans laisser poil ou plume, mais si vous l'obligez à vous recevoir, il n'osera enfreindre les lois de l'hospitalité.»