Joseph et Marie partent; ils vont se faire inscrire à Bethléem, parce que tous deux sont de la maison de David.

Un soir ils s'arrêtent dans un de ces caravansérails si communs en Orient.

Marie et Joseph sont pauvres; ils n'oseraient prétendre aux chambres closes ménagées près de la porte: elles sont réservées aux voyageurs riches, accompagnés de serviteurs. Qui veillerait sur l'âne chargé de leurs bagages? Les deux étrangers entrent, tels que des gens de leur condition, dans une de ces longues galeries qui entourent la cour. Une nef occupe le centre, à droite et à gauche des collatéraux voûtés. Ceux-ci, où se pressent, voraces, mulets, ânes et chevaux; ceux-là, élevés de quelques marches au-dessus du sol et réservés aux propriétaires des bêtes de somme.

Les temps sont venus, un enfant vagit. C'est la loi commune des Orientaux de naître ou de mourir au grand air, sous le ciel en été, sous une tente ou un caravansérail en hiver. L'Évangile nous montre la Vierge calme et sereine, couchant son fils dans une crèche; pourquoi se troublerait-elle? Joseph et Marie ne souffrent point du froid, parce que les animaux entretiennent dans les galeries une douce chaleur; ils ne rougissent point d'habiter une étable, parce que leur esprit n'a jamais conçu l'idée d'une hôtellerie telle que l'entend le touriste occidental. Contents sont-ils d'avoir atteint le but de leur voyage et un abri où l'eau et la paille ne manquent pas.

Quand les Mages se présentent pour offrir l'or, l'encens et la myrrhe, un sentiment de fausse honte traverse-t-il l'esprit de la Vierge? Non; elle leur montre Jésus couché dans une crèche: «Et, prosternés, ils l'adorent.» Puis ces voyants regagnent leur pays sans modifier l'état de ce nouveau-né auquel ils viennent de rendre un si étonnant hommage. C'est que cet état n'avait rien d'anomal.

L'été dernier j'arrivai au bord de l'Ab-Dizfoul comme une tribu achevait de le traverser. Pasteurs et brebis, chameaux et mulets chargés, avaient gravi la rive voisine. Seule une femme, fort affairée, demeurait assise sur la berge où le hasard m'avait conduite. Je m'approchai et la vis donner une forme savante à un paquet fort bruyant. C'était un vigoureux nomade qui se plaignait d'être venu au monde une demi-heure plus tôt. Quand la mère eut allongé les petites jambes, décollé les doigts, elle enveloppa le nouveau-né de lambeaux d'étoffe, le regarda avec la satisfaction de tout auteur pour une œuvre faite en conscience, baisa le bébé, puis, disposant son aba sur ses épaules, elle y coucha l'enfant comme dans une barcelonnette.

Ces devoirs remplis, la jeune femme descendit la berge, entra dans la rivière, franchit le gué avec de l'eau jusqu'à la ceinture, gravit le talus opposé et, après m'avoir envoyé un dernier salut, se dirigea vers sa tribu, que l'on apercevait dans le lointain sous la forme d'un nuage de poussière.

Jésus naissant ne dut pas causer plus de souci à Marie. Les climats modifient les aptitudes physiques, de même que les conditions de l'existence.

Une scène cruelle, si l'action est transportée sous un ciel inclément et représentée par des acteurs amollis ou anémiés, est simple et poétique dans les serres naturelles de l'Orient, au milieu d'êtres qui ont gardé la vigueur des races primitives.

31 décembre.—Hosanna! Que d'événements, que de joies, que d'espérances réalisées! Une admirable, une miraculeuse découverte m'a passionnée au point que depuis l'aurore jusqu'à la nuit close je ne pouvais me décider à quitter la tranchée. Il me semblait, ô fatuité extrême! que, moi partie, la mine d'or allait subitement s'épuiser. Mais aussi, le soir venu, j'étais si lasse, que mes yeux refusaient de se tenir ouverts. J'avais beau leur livrer bataille, j'étais toujours mise en déroute par un invincible sommeil, et le cahier restait immaculé.