Nous ne pouvions venir à Dizfoul sans nous montrer chez le Cheikh Taher. L'accomplissement de ce devoir nous donna un faible échantillon des difficultés qu'eût soulevé le passage des charrettes à travers la ville.
Pour atteindre la maison du pontife, il faut parcourir un quartier populeux et longer la place du marché. A peine apparaissons-nous, précédés d'une vingtaine de ferrachs, que des nuées de gamins accourent: «Les chrétiens! les fils de chiens! les voleurs de talismans!» Des injures encore plus vives passent sur nos têtes à l'adresse de Mozaffer el Molk.
Les bâtons ouvrent un passage, les pierres sifflent; la populace, refoulée, roule sur nos pas telle qu'une marée grondante, mais se calme dès qu'elle nous voit mettre pied à terre devant la maison du Cheikh. Au départ la foule se presse silencieuse; plus de cris, plus d'injures, plus de pierres.
L'attitude de la population aurait été provoquée par la présence des policiers. Les pétitions se succèdent pour réclamer le changement du gouverneur; la ville est en insurrection ouverte. Le Khan ne pourrait traverser le Meïdan sans le faire au préalable balayer par ses soldats.
Notre ami est d'ailleurs un justicier inimitable.
Le neveu de Cheikh Ali vole trois buffles à son père et les vend. La victime vient trouver Mozaffer el Molk et le supplie de lui faire rendre les animaux acquis par un citadin au mépris de tous droits.
Les coupables et le plaignant entendus, l'acquéreur est condamné à rendre les buffles à... Mozaffer el Molk; le voleur à remettre deux cent krans—le produit de la vente—à... Mozaffer el Molk, et la victime à une amende de cent krans, qu'elle payera... à Mozaffer el Molk, en sadite qualité du père du voleur. Il sera loisible à l'infortuné vieillard d'appliquer vingt coups de bâton reconventionnels sur la plante des pieds de son héritier.
Et les plaideurs n'eurent pas même la consolation de se partager les coquilles.
15 mars.—Hier nous courûmes la plaine avec l'espoir de rencontrer M. Houssay et ses charrettes, qui reviennent d'Ahwaz, au dire des Arabes.
Nous ne découvrîmes nul indice de l'approche du convoi. A midi des cris retentissaient dans les chantiers: les guetteurs qui surveillent les fissures dangereuses avaient aperçu M. Houssay. Les charrettes, arrivées quatre heures plus tard, portaient les ouvriers, serrés comme des raisins sur une grappe.