«Examinez bien cette montagne, me dit Baker: c'est une montagne de talismans. Au lever du soleil, les voyageurs qui passent ici aperçoivent sur ces hauteurs des jardins délicieux; ils courent se désaltérer aux pures fontaines de l'oasis, saisir les grappes de raisins pendantes aux treilles vertes, s'abriter sous des orangers aux fruits d'or. La bouche sèche, l'œil plein de convoitise, la sueur au front, ils atteignent essoufflés ces jardins merveilleux. Soudain verdure, fruits, palais, disparaissent, et ils se voient seuls, sur un roc désolé où une perdrix ne trouverait pas un brin d'herbe pour abriter sa tête.»
Deux Arabes armés jusqu'aux dents croisent le convoi. Si nous ne faisions bonne garde, les muletiers prendraient la fuite. Les nomades s'éloignaient; Baker, assis sur sa monture, s'approcha de moi:
«Les voyez-vous, ces brigands? Ils vivent de chardons comme mon âne; ils paissent l'herbe sèche des chemins. Et ces vieilles nattes qui gisent là-bas sur ce campement abandonné? Ce sont leurs maisons. Comment lutter avec des gens qui n'ont pas de demeure stable, ne cultivent pas la terre et mangent de l'herbe? Il n'est pas surprenant qu'ils soient nos maîtres.»
Les deux voyageurs appartenaient à une peuplade sauvage commandée par le cheikh Melahyé. Nous voici au cœur du campement. Les nomades à peu près nus nous suivent, gambadent, menacent, la lance à la main.
«Baker, que contiennent ces caisses?
—Des briques. Il y en a de cuites, il y en a de crues. Je porte aussi des pierres, mais elles ne valent rien: toutes sont brisées.
—Baker, arrête-toi. Vois les beaux pâturages. Pourquoi voles-tu les talismans de Daniel? Arrête-toi. Nous saurons bien empêcher les Faranguis de continuer leur route. Fais-les descendre de cheval; quand ils seront à terre, ils ne nous jetteront plus de charmes. Ce sont des sorciers. Allah! Allah! il faut les faire cuire et garder les talismans!»
Baker presse les mulets, presse les hommes. Le malheur veut qu'une bête tombe. Les muletiers se précipitent à son secours. Les Arabes fondent sur eux et se mettent en devoir de les dépouiller. Le revolver à la main, nous arrivons; les bandits s'écartent, mais l'un d'eux décharge sur nous un pistolet long d'une coudée; les chevrotines dont l'arme est remplie jusqu'à la gueule vont s'incruster dans les planches d'une caisse. C'est miracle que nous n'ayons pas été atteints.
La caravane gagne de l'avant. Les nomades suivent nos pas; une pierre lancée d'une main exercée blesse Marcel à la tête; je reçois de mon côté une violente contusion à l'épaule.
La colère nous gagne. Volte-face! Les assaillants jettent leurs lances et fuient comme des lièvres.