Vers minuit on mène grand bruit à la porte de la maison de poste; nos gens parlementent longtemps; enfin patte blanche est montrée; elle appartient à un courrier de Mozaffer el Molk. Dès demain le tchapar khanè doit être nettoyé et pourvu des approvisionnements nécessaires à l'entretien du camp de Son Excellence. Les ordres transmis, le ferach fraternise avec Abdoul-Raïm.

Notre arrivée épouvante-t-elle Son Excellence? Aux termes de sa lettre, le gouverneur devait entrer à Chouster dans une huitaine de jours. Nous sommes en route depuis vingt-quatre heures pour l'aller rejoindre, et déjà il s'ébranle! Impénétrable mystère!

Le conseil de la mission, dont tous les membres, sans exception, ont l'insigne honneur de faire partie, s'assemble et prend aussitôt une importante décision.

Monté sur le meilleur de nos chevaux, Marcel devancera l'aube afin de saisir le gouverneur avant son départ; il obtiendra l'autorisation de toucher les fonds versés chez le banquier de Zellè Sultan, demandera la permission d'embaucher des ouvriers. La caravane passera la rivière quelques heures plus tard et gagnera Dizfoul à l'allure fatale que ne saurait modifier la volonté d'Allah.

28 février.—La rivière de Konah, large de huit cents mètres, est divisée en plusieurs bras par des bancs de gravier où les chevaux reprennent haleine après avoir lutté contre le courant. Au delà du cours d'eau, apparaît un joli bosquet de konars (jujubiers) que domine la pointe blanche d'un imam-zadé (tombeau de saint). Ci-gît Djoundi Chapour la Savante, fondée par les Sassanides et abandonnée après la conquête arabe. Sur les sites des villes broyées par la tourmente musulmane, les nomades bâtirent des tombeaux ou des mosquées qui ne tardèrent pas à devenir le centre de cimetières inviolables. Ainsi le repos octroyé aux générations qui viennent dormir le dernier sommeil à l'ombre d'un cénotaphe vénéré prolonge la paix des villes mortes et protège les sanctuaires, uniques et précieux indices d'une puissance évanouie dans la poussière des siècles.

Sous le bouquet de verdure, auprès d'un ruisseau limpide, s'agitent des ferachs fort occupés à dresser une tente de soie rouge, ornée de dessins bleus et verts, et couverte d'un coutil imperméable. Ce palais provisoire est destiné à Mozaffer el Molk.

Non loin des serviteurs préposés à l'installation du camp, nous croisons une nombreuse troupe de fantassins. Vêtus de loques grises à bandes écarlates, coiffés du bonnet d'astrakan aux armes de Perse, ces chrysalides de héros poussent des ânes ployant sous le faix. Le dos des pauvres bêtes supporte, en un désordre confus, tentes, farine, dattes, peaux de mouton, dépouilles opimes des villageois, le tout surmonté de fusils mal tenus, dont les soldats se sont débarrassés au profit des baudets avec un enthousiasme moins que militaire. Voici des derviches à pied et à cheval, des cavaliers, des porte-enseigne; les uns tiennent un drapeau enfermé dans une gaine de cuir, les autres un bâton terminé par une main en fer-blanc, au poignet ceint d'une banderole vermillon.

Derrière les enseignes se groupent quelques soldats. Deux pièces de campagne, attelées chacune de six chevaux, ferment la marche. Un long intervalle est ménagé entre l'avant-garde et une interminable nuée de cavaliers chevauchant de beaux étalons; viennent ensuite des serviteurs juchés sur des bagages qui battent les flancs d'une armée de baudets. Pêle-mêle avec ces brillants personnages et ces valets à mine insolente, marchent les victimes de la réquisition, pauvres hères à demi nus, les jambes ponctuées de varices. Contraints de transporter sans rémunération les bagages des chefs et des soldats, ils subissent, mélancoliques et résignés, la dure loi de la fatalité. Un homme seul, à la figure bonasse, aux énormes moustaches noires relevées sur les oreilles, vêtu de rouge: le bourreau. Il porte dans une trousse les instruments de son état, trois ou quatre grands coutelas trop bien aiguisés, si j'en crois les confidences de plusieurs Choustéris, médiocres admirateurs de ses talents.

Son Excellence doit être proche.

Nouveau groupe de cavaliers, mieux montés que les précédents; derrière eux j'aperçois six chevaux de main. En tête marche une superbe jument de l'Hedjaz, aux allures vives, à l'œil de feu, à la robe blanche. Sa tête est parée d'une bride recouverte d'écailles d'or. La haute selle, habillée d'un tapis fin comme du velours, est maintenue par une sangle de soie noire et un poitrail orné de pierres précieuses. Quelques pas encore, et je demeure béante devant un coursier gris pommelé, plus fin, plus élégant encore que son chef de file. Le harnachement rouge, brodé et guilloché d'argent, fait ressortir le brillant de la robe, l'animation de la pupille, les veines frémissantes du naseau injecté de sang. Les belles bêtes! comme j'aimerais à m'emparer de l'une d'elles! Semblable aux dives et aux fées, je dévorerais la plaine, j'humilierais le vent, je volerais au-dessus des tamaris et des bruyères desséchées, je franchirais digues et canaux; les sangliers ne me nargueraient pas deux fois. Mais trêve aux folles ambitions: n'ai-je point charge de caravane?