La partie serait tentante; mais le gouverneur prétexterait cette escapade pour nous faire expulser manu ferrachi. J'ai vainement égrené des perles; rhétorique et logique s'émoussent contre l'obstination de Mohammed. Le fils de Kérim Khan ne veut pas comprendre que des étrangers s'interdisent, sous peine de manquer gravement aux lois internationales, de jeter dans des querelles intestines leurs armes et leurs casques blancs. Il s'est retiré fort piqué. «Vaut-il la peine d'être votre frère si vous me traitez comme le dernier des Dizfoulis!»

Sur le soir, quelques nomades faisaient l'ascension du tumulus et envahissaient les abords de ma tente. Escortée de compagnes sales, vieilles, ridées, marchait une femme proprement vêtue. La tribu de Kérim Khan est divisée en deux groupes d'importance inégale; la plus nombreuse est directement placée sous les ordres du chef; la seconde obéit à son frère Papi. C'est la femme de Papi Khan qui s'avance accompagnée de son état-major.

On l'introduit; elle se dévoile dès que la porte est close et s'accroupit vis-à-vis de moi.

Tout à l'aise je puis considérer le costume mi-parti arabe et persan de la visiteuse. La tête est couverte d'une calotte de cachemire reposant sur de légers foulards de Bénarès enroulés autour du cou et des épaules. Cette coiffure est maintenue par un mince bandeau de soie noire qui ceint le front et se noue derrière le crâne. Une ample chemise de perse à fleurs roses enveloppe un pantalon serré à la cheville et apparaît sous la veste de velours vert bordée d'une garniture de krans. Des bracelets, des colliers de verroterie, d'ambre, de corail et d'argent jettent quelques notes brillantes sur cette toilette.

Les traits sont réguliers, l'œil vif, la physionomie intelligente; la conversation serait peut-être intéressante, si la belle visiteuse ne parlait un patois lori apparenté de loin avec la langue persane. Jetez un Champenois au milieu de paysans gascons, et il se trouvera dans une situation analogue à la mienne. L'une des parques du cortège daigne servir d'interprète.

Mme Papi Khan veut d'abord me corrompre; elle me promet ses bijoux et des trésors plus enviables: juments, buffles, chameaux, moutons... bien portants, que sais-je encore! si Marcel intervient à la tête des kolahé cefid (chapeaux blancs), dans le cas où les Segvends attaqueraient la tribu. Elle me parle ensuite de son fils, un gamin de douze ans, affligé d'une maladie démoniaque que je crois bien voisine de l'épilepsie. Les prescriptions des sorciers ont été suivies: l'enfant fume, boit de l'arac (eau-de-vie de dattes) malgré les commandements du Prophète, au point d'être gris tous les soirs. Thé, café sont à sa disposition, et pourtant la maladie empire chaque jour; il ne se passe pas quarante-huit heures que le petit patient ne soit terrassé par d'effroyables convulsions.

Voilà bien de tes coups, ô médecine des nomades!

M. Houssay, déjà consulté par Mohammed Khan, avait conseillé de modifier cet étrange régime; mais on s'était gardé de suivre ses avis.

Faute de bromure de potassium, j'ai ordonné du lait, du bouillon, des herbes cuites: cela vaudra mieux que des excitants. Me voici à couteaux tirés avec les sorciers du pays: malheur à moi!

Mes nouvelles amies ne sont pas restées inactives: ce soir les pantoufles de Marcel manquent à l'appel. En revanche, et bien qu'on ait battu sans ménagements le tapis que j'avais offert à ces dames, je suis dévorée par une fourmilière d'insectes. L'échange est une des lois économiques des sociétés primitives: les visiteuses ont emporté des chaussures, mais elles nous ont laissé un échantillon de ces parasites variés auxquels les nomades abandonnent leur corps. C'est une leçon: désormais ma tente sera sacrée.