TENTE DE KÉRIM KHAN.

Excepté Bibi Mçaouda et ses deux belles-filles, coiffées de foulards des Indes drapés sous une calotte de cachemire, vêtues d'une chemise de mousseline de laine, de pantalons de velours et d'un aba brun, les nomades qui se pressent autour de moi sont misérablement vêtues. Elles grelotteraient sous le sarrau de coton bleu dont elles traînent les bords frangés dans la boue et le purin, si une couche de crasse grumeleuse, craquelée aux articulations, ne les garantissait d'un contact importun avec l'air ambiant. Les femmes nomades ne se lavent jamais, même lors-qu'elles tombent à l'eau ou traversent à la nage les grandes rivières de la plaine; aussi ne saurais-je définir la couleur primitive de leur peau. Élevés dans les mêmes principes que leurs mères, les enfants ne feront pas de longtemps renchérir le prix du savon.

Il m'a fallu embrasser un jeune homme de vingt mois qui n'avait jamais été décapé,—c'est à trois ans seulement qu'on peut débarbouiller un nomade sans risque pour sa précieuse existence.—J'ai cru que je ne me résoudrais jamais à pareil sacrifice. Tous les yeux étaient orgueilleusement fixés sur ce petit phénomène de saleté; je me suis exécutée: mes lèvres en frémissent encore.

La conversation n'est guère animée quand on a pour partenaires des hommes dont l'esprit est peu ouvert, l'intelligence bornée et la curiosité nulle; je laisse à penser ce qu'elle devient avec les femmes. Le croirait-on? elle roule encore sur la toilette et les bijoux!

FEMME ARABE DE LA TRIBU DE CHEIKH ALI.

Mme Kérim Khan veut me montrer ses trésors. Où sont-ils cachés? Je donne en mille à le deviner. «Levez-vous,» me dit une servante. J'obéis. On retire le tapis, la natte de paille, et j'aperçois une petite planche; on la soulève; alors apparaît, au fond d'un trou creusé dans la terre, une boîte et quelques paquets de chiffons. Mon hôtesse, assise ou couchée sur ses richesses, les défend de tout son poids contre les indiscrétions de ses amies.

Les paquets contiennent des vêtements froissés. Ces oripeaux m'appartiennent et l'on persiste d'autant mieux à m'en faire cadeau que mes refus sont plus catégoriques. Enfin Bibi, désormais sûre de ma délicatesse, m'offre sa culotte de velours à demi usée (les culottes de velours ne durent pas toujours). C'est le comble de l'amabilité. On ouvre le coffre: il renferme des colliers de corail rouge dont les grains sont séparés par de minces sequins frappés en Arménie à l'effigie de saint Michel combattant le dragon. Je vois encore des bracelets d'ambre, quelques thalaris de Marie-Thérèse, puis d'énormes anneaux de nez enrichis de turquoises et de perles.