«Vous savez faire l'ax? m'a dit à mon arrivée la femme du gouverneur (ax est le nom persan donné à la photographie, il signifie «opposé, à l'envers»). Vous êtes ackaz bachy dooulet farança (littéralement: «retourneur en chef du gouvernement français»)?
—Certainement, ai-je répondu sans hésitation, car il ne s'agit pas ici d'avoir l'air d'un photographe sans clientèle.
—Dans cette haute position, combien faites-vous de madakhel annuels?» (Madakhel est la désignation euphémique et aimable que donnent les Persans aux malversations, virements et vols de toute sorte commis régulièrement par les fonctionnaires au préjudice de la caisse du chah.)
A cette question ma bonne foi reprend mal à propos le dessus.
«Aucun, dis-je avec embarras.
—Mais alors votre mari s'enrichit pour deux.»
Franchise aimable d'un esprit sans préjugés!
L'attrait de l'étude, l'honneur scientifique, le désintéressement sont inconnus ici; le Persan aime l'argent et mesure le mérite de chaque fonctionnaire à son indélicatesse. La femme du gouverneur se fera une idée du degré d'estime qu'elle doit m'accorder quand elle connaîtra la somme que je suis susceptible de dérober.
Désirant faire cesser ce gênant interrogatoire sans achever de me déconsidérer en avouant que Marcel et moi ne sommes pas venus en Perse dans l'espoir de nous enrichir, je me dispose à monter mes appareils. Pendant ces préparatifs, les deux amies causent à voix basse, et moi, la tête cachée sous les voiles noirs, je ne perds pas un mot de leur entretien.
«Dans le Faranguistan, dit la femme du gouverneur à l'épouse de l'imam djouma, qu'elle paraît traiter en naïve provinciale, les femmes sont bien moins heureuses qu'en Perse: les hommes les obligent à travailler. Celle-ci est ackaz bachy (photographe en chef), d'autres sont mirzas (écrivains) ou moallem (savants); quelques-unes même, comme la fille du chah des Orous (le roi des Russes), ont obtenu le grade de général et font manœuvrer des armées.