MONTAGNARDS DE KOROUT ET MOUTONS A GROSSE QUEUE.
Au milieu de la cour s'étend un vaste bassin rempli d'eau courante. En m'approchant, j'aperçois sur le sol maçonné une tache noire à peu près immobile. Je jette un morceau de pain à la surface de l'eau; immédiatement la tache se divise en une infinité de parties, et des poissons au dos noir et au ventre argenté se précipitent en foule sur l'appât offert à leur voracité: il ne faut pas assister à leurs combats homériques et à leurs manœuvres gloutonnes, quand le morceau de pain est trop dur ou trop volumineux pour être avalé avant d'avoir été détrempé, si l'on veut conserver quelque estime pour la gent aquatique. «Personne n'est autorisé à manger ces animaux: ils sont sacrés, et ceux qui ont osé les tuer sont morts sur-le-champ en punition de leur sacrilège», assure d'un ton doctoral une vieille sorcière chargée de surveiller cette sainte école de pisciculture.
Le but de cette fondation m'échappe et je cherche en vain le lien mystérieux qui peut unir des carpes à la peau tannée d'un vieux général persan.
Seul le prince Zellè sultan, en véritable sceptique, s'est hasardé à faire frire les poissons sacrés; par privilège spécial il a échappé à la mort, mais le sort de l'un de ses serviteurs coupable d'avoir goûté, lui aussi, aux débris de ce régal, a été moins heureux. Ce pauvre garçon fut trouvé mort, la tête trouée d'une balle, une heure après son repas. Désarmés en face du chahzaddè, les mollahs avaient fait assassiner son domestique, car les musulmans fanatiques n'hésitent jamais à commettre un crime quand il s'agit de réveiller la foi endormie des fidèles. «Les poissons se sont vengés eux-mêmes», répéta-t-on dans le pays. (Autant valait dire qu'un de ces animaux avait maintenu le fusil avec ses nageoires et avait tiré le coup.) Quoi qu'il en soit, nul ne trouva surnaturelle cette histoire à dormir debout, et l'affaire n'eut pas de suite.
Nous quittons Saux et ses estimables poissons à la nuit tombante. La plaine succède brusquement aux montagnes, et le convoi s'avance à travers les sables arides, si j'en puis juger par la pâle clarté de la lune. Nuit monotone s'il en fut jamais. Je m'endors, je me réveille, ma tête chute à droite, tombe à gauche; au demeurant, j'arrive, rendue de fatigue, au tchaparkhanè de Guez, au moment où l'aube matinale éteint la lueur des étoiles voisines de l'horizon. Avant de se jeter sur le sol, Marcel a commandé des chevaux de poste au tchaparchy bachy. Sept farsakhs nous séparent d'Ispahan: nous pouvons nous permettre d'abandonner nos bagages et de parcourir en grands seigneurs cette dernière étape.
DAME PERSANE. (Voyez p. [210].)
SŒURS DE SAINTE-CATHERINE A DJOULFA. (Voyez p. [226].)