Des larges baies du salon intérieur, les regards embrassent un magnifique panorama. Au pied du palais, bâti sur un rocher escarpé, coule, en décrivant de nombreux circuits, un cours d'eau torrentueux; un vieux pont de pierre, encombré de caravanes se dirigeant vers la Perse ou se rendant en Russie, réunit ses deux berges.
Au delà de la rivière s'étend une vallée verdoyante coupée de canaux et de bouquets d'arbres; au dernier plan, le grand Ararat[1] élève majestueusement sa tête couverte de neiges éternelles.
[1] Le sommet de l'Ararat est à 5650 mètres environ au-dessus du niveau de la mer.
Le sommet de la montagne, formé de deux pics de hauteurs inégales séparés par un col, domine la ligne de faîte. L'arche de Noé, suivant les traditions, s'arrêta après le déluge sur la cime de droite.
Il doit être pénible de gravir les flancs glacés de l'Ararat, mais les membres du club Alpin qui tenteraient cette ascension seraient bien dédommagés de leurs fatigues s'ils trouvaient dans les anfractuosités des rochers la quille de l'arche biblique, que montrent très sérieusement au bout d'une lunette les bons moines du monastère du lac Sewanga.
31 mars.—Deux journées de repos passées à Érivan m'ont rendu courage, et je me décide à reprendre notre vie de misère, c'est-à-dire la diligence chargée de nous conduire, aux termes du traité, jusqu'à Djoulfa, village situé à la frontière de la Russie et de la Perse.
A sept ou huit kilomètres d'Érivan, le postillon trouve encore le moyen d'engager sa voiture dans une profonde ornière. Mais, comme le soleil est beau et que nous n'avons plus de neige sous les pieds, notre philosophie se trouve à la hauteur des circonstances; assis sur un tertre, nous attendons pendant deux grandes heures qu'Allah donne aux chevaux de poste et à deux paires de vaches réquisitionnées dans un champ voisin la force et la bonne volonté nécessaires pour dégager le carrosse du cloaque dans lequel il est embourbé.
Tout autour de moi le pays est riche et bien cultivé; on voyage au milieu de plaines irriguées plantées en vigne ou semées en blé, riz ou coton. Les villages, très voisins les uns des autres, sont entourés de bouquets de verdure et d'arbres fruitiers en pleine floraison. Le printemps sonne le branle-bas aux champs; les paysans profitent d'une belle journée de soleil pour donner les dernières façons aux terres; les femmes, uniformément revêtues de chemises courtes et de pantalons en cotonnade rouge, réparent les conduits d'arrosage, sarclent et binent les récoltes déjà nées ou déchaussent la vigne enterrée pendant l'hiver.
PONT D'ÉRIVAN.