Une jeune femme, le dos paresseusement appuyé contre le chambranle d'une porte, berce du bout du pied son enfant endormi dans un berceau de bois placé sur des patins. C'est une parente venue du biaban (campagne) pour prendre part aux fêtes du mariage et qui a conservé le costume de son village. Comme toutes les Arméniennes mariées, elle a le bas du visage soigneusement caché; mais le voile ne l'empêche pas d'être charmante avec son diadème de médailles et de plaques d'argent soutenant un fichu de pourpre, sa robe de brocart vert vénitien et le triple collier d'ambre et de pièces d'or à l'effigie de Marie-Thérèse qui couvre la poitrine.

Si je voulais bien chercher dans les fonds sombres du tableau, je découvrirais de çà, de là, quelques vieilles aussi laides et décrépites que savent le devenir avec l'âge les femmes d'Orient, ou de puissantes matrones laissant s'étager jusqu'au-dessous de leur ceinture ce qu'en terme poli nous nommerons une poitrine opulente; grâce à Dieu, la fatigue de leurs vieilles jambes ou peut-être même un sentiment de pudeur bien comprise les a engagées à s'effondrer le long des murailles et à se dissimuler derrière ce qui est jeune et beau.

Je sais gré à ces fleurs fanées de s'isoler du bouquet cueilli à la fraîche rosée du matin. Trouverait-on une pareille abnégation en pays civilisé?

S'il m'est loisible de m'extasier tout à l'aise sur la beauté et les magnifiques ajustements des invitées, je ne puis, à mon grand regret, me faire la plus vague idée de l'intelligence ou des vertus domestiques des chrétiennes de Djoulfa. Ce n'est pas que la conversation manque d'entrain ou d'animation, les Arméniennes, comme les filles d'Ève de tout pays, sont fières et heureuses d'être admirées; la surprise que j'ai éprouvée à leur aspect ne leur a pas échappé, et depuis mon arrivée c'est à qui prendra les poses les plus charmantes, fera chatoyer les plis de sa robe, mettra en évidence les saillies les mieux modelées, se montrera de profil, si le profil vaut mieux que la face, rira si les dents sont belles, portera les mains à ses bijoux si les doigts sont effilés, ou dira mille choses spirituelles tout à fait perdues pour moi, infortunée, qui ne puis applaudir ce joli manège qu'à l'aide d'un vocabulaire arménien bien restreint: «Bonjour,—bonsoir,—que Dieu soit avec vous!»

Mais voici la fête religieuse qui commence; tous les invités se rassemblent, et l'on me ramène sur le perron, où le prêtre va bénir les vêtements du marié. Ils sont étendus dans un large plateau posé sur le sol, recouverts d'une gaze dorée et entourés de bouquets et de lumières. Le P. Pascal, revêtu de sa grande dalmatique et précédé d'enfants de chœur portant des cierges allumés, arrive de la maison de la fiancée, où vient d'être célébrée une cérémonie analogue à celle dont nous allons être témoins; il s'avance sur le perron et entonne de sa plus belle voix une longue prière, à laquelle assistants et clercs répondent sur un ton nasillard. Les chants religieux durent trois quarts d'heure. La mère du marié, s'approchant alors de l'officiant, lui présente, avec une émotion très réelle, un large ruban rouge, brodé d'or, que le nouvel époux, à l'exemple de tous ses aïeux, portera demain sur la poitrine durant la messe du mariage. La mère de famille est dépositaire de ce ruban consacré par de si touchants souvenirs et le remet en ce moment solennel à son fils aîné, chargé de le transmettre à son tour à la génération issue de lui.

ARMÉNIENNE DES ENVIRONS D'ISPAHAN.

La première partie de la fête est terminée; place au festin! Des tapis longs et étroits sont étendus sur le perron et recouverts de kalemkar (litt.: travail à la plume). Les convives sont invités à s'accroupir tout le long de la nappe. A la place d'honneur, c'est-à-dire au bout de la table, s'installe le P. Pascal, flanqué à droite et à gauche de nos estimables personnes; vis-à-vis du prêtre s'assied le fiancé, entouré des seigneurs sans importance; le père et la mère ne prennent pas part au banquet: debout tous deux, ils dirigent le service et veillent à ce que les mâchoires des invités ne demeurent jamais inactives.

Chacun des assistants reçoit sa ration d'eau, de pain, de vin et de lait aigre, accompagnée d'un bouquet d'herbes aromatiques, que les Arméniens, comme les Géorgiens, broutent tout en mangeant les viandes. Nous sommes gratifiés, à titre d'étrangers, d'assiettes de rechange, de fourchettes, de cuillères et de couteaux, tous instruments de torture inutiles aux Orientaux.

L'ordonnance d'une fête gastronomique est de nature à bouleverser toutes les idées d'un maître d'hôtel érudit; mais, en y réfléchissant, on s'aperçoit que dans les pays chauds elle n'a rien de contraire aux règles du bon sens.