LA MÉDRESSÈ DE LA MÈRE DU ROI.

Pendant que nous opérons, le P. Pascal va rendre visite aux professeurs de l'école; entre gens instruits la théologie étant un perpétuel sujet d'entretien, il ne tarde pas à trouver au nombre des mollahs quelques adversaires tout prêts à soutenir une controverse religieuse. La dispute devient bientôt si intéressante, que les marchands de fruits abandonnent leurs étalages et se groupent autour du moine chrétien et des prêtres musulmans. Les Persans, il est intéressant de le constater, traitent en général sans aucune acrimonie des sujets dont la discussion soulève au milieu de nos sociétés civilisées d'inévitables conflits; plusieurs fois déjà j'ai eu l'occasion de constater cette modération des chiites dans des circonstances où leur fanatisme excessif pouvait faire redouter de bruyants éclats: chacun ici parle à son tour, attaque la thèse de son interlocuteur, parfois avec une grande justesse d'arguments, et toujours avec une parfaite tranquillité d'esprit et de gestes.

DERVICHE ET ÉTUDIANTS.

Au moment où nous venons reprendre le Père, la parole appartient à un honnête derviche aux cheveux incultes, que j'ai aperçu tantôt assis sur une de ces grandes jarres à blé qui furent jadis si fatales aux quarante voleurs des Mille et une nuits. Le disciple d'Hafiz est descendu de son trône de terre cuite pour venir, lui aussi, causer dogme et morale. «Il est un peu fou, comme tous ses pareils, m'assure un jeune théologien, qui le considère pourtant avec le respect voué par les Orientaux à ceux qui ont perdu la raison. Il n'était ni gras ni fortuné quand il arriva à la médressè, mais il abritait au moins sa tête des rayons du soleil et des neiges hivernales sous un excellent bonnet de feutre; des loutis (pillards) passant auprès de lui et le voyant endormi lui volèrent sa coiffure. A son réveil l'infortuné chercha vainement son bien, puis, en désespoir de cause, il se rendit au cimetière, s'assit sur une tombe et pendant plusieurs mois y demeura depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil.

«—Pourquoi vous éternisez-vous dans ce lieu funèbre? lui dit un de ses camarades.

—J'attends mon voleur; il viendra ici, puisque tout le monde y vient, et ce jour-là je reprendrai mon bien.»

Le P. Pascal aurait alimenté longtemps la discussion si l'heure n'était venue de déjeuner.

Nos longues courses, les chaleurs du mois de septembre, la nécessité de faire honneur à la cuisine persane sous peine d'humilier nos hôtes, nous fatiguent à tel point, que notre excellent guide nous a engagés à ne point rentrer à Djoulfa au milieu du jour, et à venir déjeuner au caravansérail, où Kodja Youssouf a établi ses dépôts de marchandises. Le comptoir de ce négociant est situé dans la partie la plus animée du quartier commerçant. Je n'ai vu nulle part, pas même à Constantinople, à Téhéran ou à Kachan, une foule comparable à celle qui grouille dans ces merveilleux bazars, les plus beaux et les plus fréquentés de tout l'Orient. Des potiches de vieux chine ou de vieux japon, des vases en cuivre ciselé remontant au siècle de chah Abbas, des suspensions en argent massif, incrustées de turquoises et de perles, parent les éventaires et font des galeries du quartier commerçant de véritables musées; musée, c'est le mot, car il faut se contenter d'admirer et ne pas songer à acheter ces œuvres d'art, les marchands, jaloux et orgueilleux de posséder des trésors dont ils connaissent toute la valeur, ne consentant à les céder ni pour or ni pour argent.