J'aurais été très fière de servir de cavalier à mon aimable guide; mais, comme il est interdit à une femme de pénétrer dans Ispahan sans avoir couvert son visage du voile épais porté par toutes les Persanes, et qu'il serait extrêmement dangereux pour Mme Youssouf de cheminer en costume musulman à côté d'un Farangui, je me suis bornée à assister au départ de la charmante khanoum. Elle est montée à califourchon sur un superbe cheval noir, présent vraiment royal du chahzaddè; puis, suivie de deux servantes, elle a enlevé sa monture au galop de chasse, sans se préoccuper du labyrinthe tortueux des rues étroites de Djoulfa, et s'est bientôt perdue dans un nuage de poussière. Je ne puis m'empêcher de remarquer, à son sujet, combien le costume persan, si disgracieux au premier abord, sied bien à une jolie femme, et combien le large pantalon porté hors des maisons doit être pratique pour monter à cheval et marcher dans la poussière ou dans la boue.
Une demi-heure après le départ de Mme Youssouf, j'ai quitté Djoulfa à mon tour, accompagnée des plus fidèles serviteurs du couvent.
Hadji Houssein m'attendait dans le talar de son biroun et avait éloigné par discrétion ses clients habituels; deux ou trois personnes à peine se trouvaient dans la cour de sa maison quand il m'a conduite à l'andéroun sans me demander compte de ma ressemblance avec Marcel.
Sa femme mérite la réputation de beauté dont elle jouit unanimement à Ispahan. On voit à sa toilette sommaire qu'elle a vécu à la cour. Est-ce à la chaleur ou à la coquetterie qu'il faut attribuer la suppression d'une chemisette de gaze destinée à voiler légèrement le buste des femmes persanes? je ne saurais le décider; mais j'envierais la bonne fortune d'un peintre ou d'un sculpteur qui serait assez heureux pour faire poser devant lui un pareil modèle. A mon point de vue particulier, j'ai été surtout frappée de la vivacité d'esprit de Ziba khanoum, de la gaieté de son caractère, des expressions choisies dont elle se sert en causant, et de l'aisance de ses gestes, empreints d'une certaine noblesse. Elle se plaît à nous parler du temps heureux où elle vivait auprès du roi. Les voyages du chah en Europe lui ont laissé une impression d'autant plus vive qu'elle accompagna les deux favorites que Nasr ed-din emmena avec lui jusqu'en Russie, mais qu'il fut obligé de renvoyer à son départ de Moscou.
«Le chah eut un vif chagrin, me dit-elle, quand il monta sur le navire qui devait le transporter à Bakou. Tout l'andéroun l'avait accompagné jusqu'au port d'embarquement; au moment où l'on donna l'ordre de lever l'ancre, les abandonnées poussèrent de tels gémissements et se livrèrent à un tel désespoir, que le souverain, ému de leurs démonstrations de douleur, eut un instant la pensée de renoncer à son voyage et donna l'ordre de le ramener à terre. Il n'aurait jamais quitté ses États si le docteur Tholozan et plusieurs personnes de sa suite ne lui avaient représenté combien l'Europe et la Perse même seraient défavorablement impressionnées en apprenant que le roi des rois s'était laissé attendrir par les pleurs de quelques femmes et avait contremandé un voyage déjà commencé et annoncé solennellement à toutes les puissances.
—Comment avez-vous trouvé la Russie? dis-je à la belle khanoum.
MADAME YOUSSOUF.
—Je ne connais pas ce pays. A partir du moment où le bateau s'éloigna du rivage, nous demeurâmes, mes compagnes et moi, enfermées au fond de cabines sans air; plus tard on nous fit entrer dans des voitures de chemin de fer dont les stores étaient soigneusement baissés. Enfin, à notre arrivée à Moscou, on nous assigna des chambres closes, d'où les eunuques de Sa Majesté ne nous laissèrent jamais sortir. Le chah, très occupé des splendides réceptions données en son honneur, ne pouvait, comme à Téhéran, passer ses soirées auprès de ses femmes. Elles étaient très attristées de leur solitude et de leur réclusion, quand le roi, frappé des difficultés qu'on avait déjà dû vaincre pour nous amener jusqu'à Moscou sous notre costume persan, et comprenant combien il serait malaisé désormais de faire voyager des femmes en les préservant de toute souillure, se décida à nous renvoyer sur la terre bénie de l'Iran. Malgré les regrets qu'éprouvèrent les khanoums au moment de le quitter, elles obéirent à ses ordres avec plaisir, car depuis deux mois elles n'avaient guère vu ni la lumière du soleil ni un coin du ciel bleu. Nasr ed-din chah était d'ailleurs ravi de son voyage: il recevait partout l'accueil le plus respectueux; des fêtes superbes lui étaient offertes, et dans les grandes villes on rassemblait en son honneur des troupes magnifiquement habillées.
«La première fois qu'il assista à une de ces grandes manœuvres militaires, il ne put, à la vue des beaux uniformes des soldats russes, réprimer son émotion et sa jalousie. De retour au palais il se montra fort courroucé contre le spaçalar (généralissime des armées persanes).