M. Ovnatamof me donne aussi des renseignements sur la vie que je vais mener désormais. J'ai eu tort de me plaindre des maisons de poste russes et de leurs lits de bois; je dois renoncer à ce dernier confortable. «Vous trouverez comme abri, me dit-il, des caravansérails ouverts à tous les vents; le sol nu vous servira de matelas, la selle de votre monture d'oreiller; vous n'aurez même pas la ressource de coucher sur la paille: il n'en reste plus pour les chevaux, obligés de se nourrir depuis un mois des herbes vertes qui commencent à couvrir la terre.»

Au moment où tous les préparatifs sont terminés et le départ fixé au lendemain, la porte s'ouvre; l'agent persan, accompagné de tous ses serviteurs, entre avec gravité et, la main placée sur le cœur, nous fait ses offres de service. Je suis polie, et, prenant aussitôt la même pose: «Votre Excellence a-t-elle bien dormi?» Il hésite un instant, interrogeant mon regard afin de savoir si je me moque de lui; puis, reprenant son aplomb, il se met de nouveau à notre disposition. Voilà mon début avec les fonctionnaires de l'Iran. Ce lourd personnage n'a pas d'ailleurs la portée que je lui ai généreusement prêtée tout d'abord: il perçoit à la fois les revenus de la douane et achète au gouverneur de l'Azerbeïdjan la faveur d'exploiter le bac de Djoulfa.

A tous les degrés de la hiérarchie, les emplois se donnent au plus offrant dans le royaume du roi des rois. Le bac est affermé quarante mille francs, mais le concessionnaire est libre de percevoir les droits de péage à son gré et sans aucun contrôle. Comme de son côté le gouverneur de l'Azerbeïdjan reçoit à titre de traitement les revenus de la douane, il laisse pressurer les contribuables, afin d'élever au maximum le rendement du fermage. Aussi, avant d'obtenir de lui le poste de Djoulfa, faut-il avancer une somme plus forte qu'aucun autre prétendant, et présenter en garantie une solide réputation de friponnerie, nécessaire pour exercer convenablement ces délicates fonctions.

7 avril.—Me voici au terme de la première étape de caravane. Elle a duré huit heures. Le plaisir de me retrouver à cheval et le bonheur d'être débarrassée de cette affreuse diligence russe, toujours prête à verser, me font oublier toute fatigue.

En quittant les bords de l'Araxe, les guides ont fait un long détour, dans l'unique dessein d'aller dans un village changer les vigoureuses bêtes de charge louées par M. Ovnatamof contre de mauvaises rosses incapables de mettre un pied devant l'autre; la substitution a été habilement faite, et les bons chevaux sont retournés à Djoulfa.

Nous avons marché cinq heures dans un sauvage défilé de montagne, auquel a succédé une plaine coupée de hautes collines dont les teintes varient depuis le vert céladon, bien qu'aucune végétation ne se développe sur ces mamelons pierreux, jusqu'au rouge le plus intense. A la tombée de la nuit, nos guides se sont demandé s'ils attendraient le jour dans un campement kurde établi sur la droite, ou s'il valait mieux se diriger vers un village situé au pied de la montagne.

Pendant ces pourparlers, les nomades, accourus sur la route, nous ont regardés avec un air trop peu engageant pour nous encourager à leur demander l'hospitalité; la caravane a continué sa marche, et, quittant bientôt le sentier battu, s'est lancée à travers champs dans la direction du village.

Comment l'avons-nous atteint avec une nuit sans lune et sans étoiles? Je ne saurais le dire.

Le caravansérail est composé d'une cour assez spacieuse, clôturée par un mur de pisé autour duquel sont construites une série de loges voûtées recouvertes en terrasses. Chacun de ces arceaux est attribué à un voyageur: dès son arrivée il y dépose ses bagages et ses approvisionnements; seulement, comme le mois de mars est froid dans ce pays montagneux, les muletiers abandonnent des campements trop aérés et se retirent dans les écuries, où les chevaux entretiennent une douce chaleur.

Le gardien nous offre comme domicile une petite pièce humide, sans fenêtre, dont la porte est fermée par une ficelle en guise de serrure; cet honneur ne me touche guère et je réclame au contraire la faveur de partager l'écurie avec les rares voyageurs arrivés avant nous. La place ne manque pas, car les Persans, redoutant par-dessus tout les morsures de l'hiver, ne se mettent pas volontiers en route par cette saison rigoureuse. Le froid n'est pas le seul motif qui ralentisse le mouvement des caravanes: l'année dernière, l'invasion des Kurdes a été désastreuse; des hordes sauvages ont pillé les villages frontières, massacré leurs habitants et répandu la terreur dans toute la province. Il n'a pas été possible aux paysans échappés à ce désastre de cultiver la terre; poussés par la famine, ils infestent les chemins et dépouillent les caravanes trop faibles pour se défendre.