«A quelle époque voulez-vous voir les mosquées, Çaheb? répond-il avec un air hypocrite; tous mes efforts tendront à satisfaire Vos Excellences. Elles auront, je l'espère, à se louer de mon dévouement et pourront témoigner de mon zèle auprès de Sa Majesté et de Son Altesse le prince Zellè sultan.

—A l'instant même: les envoyés du mouchteïd sont prêts à nous conduire.

—On m'aurait dit vrai! vous voulez donc pénétrer dans la masdjed! Allah soit loué qui permet à votre esclave de se trouver ici et de vous détourner de ce dessein!

—Quel danger courons-nous? Ne devez-vous pas, selon votre mandat, nous accompagner et veiller à notre sécurité?

—Entrer avec vous dans la masdjed! Dieu puissant! et si l'on vous molestait? Je puis vous protéger contre vos erreurs, car mon esprit est fort; mais mon bras est faible, et au moment d'une bagarre je n'aurais aucune influence sur la population surexcitée. C'est en évitant de s'exposer au danger que les hommes en qui Allah a mis sa sagesse savent se préserver de tout accident.

—N'avez-vous rien de mieux à me dire? Je vous suis reconnaissant de vos conseils, mais je vous serais très obligé de ne pas me faire perdre mon temps. Dieu l'a déclaré par la bouche de votre Prophète: «Chaque homme a sa destinée attachée à son cou». Retournez dans votre andéroun et demandez à vos femmes des leçons d'orthodoxie et de courage.»

Là-dessus nous abandonnons le «protecteur des étrangers» et allons saluer les mollahs.

Pour apprivoiser Cerbère il fallait lui jeter un gâteau de miel. N'ayant dans mes poches ni gâteau ni miel, j'offre gracieusement aux assistants de faire leur photographie. Les prêtres se récrient d'abord: la loi religieuse ne défend-elle pas la reproduction des images? Mais leur vertu n'est pas à la hauteur de la tentation: ils s'examinent sournoisement les uns les autres et finissent bientôt par se grouper tout souriants devant mon appareil.

Après avoir, avec une patience dont je ne me serais jamais crue capable, enveloppé tour à tour la tête de plus de vingt curieux pour leur montrer, sous les voiles sombres, l'image de leurs compagnons reflétée sur la glace dépolie, avoir répondu avec sang-froid aux questions les plus bizarres et provoqué les exclamations et les interjections les plus pittoresques, je crois être en droit de pénétrer dans les galeries et de grimper sur les pochtèbouns. Un mollah et un seïd prennent la tête du cortège et nous guident à travers la mosquée, suivant les conditions arrêtées la veille; puis ils nous font monter sur les toitures des bazars et des maisons et nous conduisent par cette voie aérienne jusqu'aux terrasses de l'édifice religieux. De ce point on peut se rendre compte de la superficie du monument et apprécier l'importance de l'œuvre gigantesque que chah Abbas sut mener à bonne fin.

Devant nous s'élève un porche flanqué de deux minarets revêtus de carreaux de faïence. Ce porche sert de vestibule au sanctuaire, que signalent au loin la grande coupole bleue et le croissant d'or de l'Islam, placés à cinquante-cinq mètres au-dessus du parvis.