Il existait sur les rives du Tigre un monument célèbre dans tous les pays musulmans, bâti, suivant les traditions locales, par le grand Kosroès. C'était le superbe palais de Ctésiphon, dont la voûte se fendit (d'après la légende) le jour même de la naissance de Mahomet.
Consacrer au culte d'Allah un temple semblable au palais du grand monarque sassanide fut, au quatorzième siècle, le rêve du sultan Hassan. Dans ce but il envoya un de ses architectes en Mésopotamie avec mission d'étudier l'antique édifice; celui-ci voyagea en Perse, fut frappé de la majesté des coupoles élevées au-dessus des monuments civils ou religieux, et, l'esprit imbu de tous ces souvenirs, il revint au Caire jeter les fondements de la mosquée de Hassan, prototype d'un second genre de mosquées, dans lequel le grand berceau, imité du talar de Kosroès, remplace la couverture en charpente des salles hypostyles primitives.
Au lieu de frêles abris, soutenus par de grêles colonnes, s'élevèrent des monuments, entourés de murailles épaisses et couverts de voûtes lancées avec la hardiesse que donnait aux architectes une connaissance approfondie de leur art.
Cent ans se sont écoulés. Mahomet II entre à Sainte-Sophie et traverse la nef en foulant sous les pieds de son cheval plusieurs couches de cadavres. L'impression du conquérant et de ses soldats, à la vue de la vieille église byzantine, est si vive, leur admiration si enthousiaste, qu'ils ne se contentent pas de transformer la basilique en mosquée: quand ils veulent, à leur tour, élever de nouveaux édifices religieux, ils abandonnent le type primitif du temple musulman et copient, sans modification, le plan de Sainte-Sophie, oubliant de reconnaître dans ses grandes lignes la croix abhorrée, cette rivale et cette ennemie du croissant. Aussi voit-on avec étonnement les piliers intérieurs des plus belles mosquées de Constantinople et du Caire, la Mohammédiè et l'Almédiè, dessiner sur le sol les branches de la croix grecque.
PLAN DE LA MOSQUÉE D'AMROU, AU CAIRE.
La cour placée devant le monument est la reproduction de l'atrium des vieilles basiliques. Seuls les bassins à ablutions et les minarets élancés signalent le sanctuaire musulman.
Il résulte de ce fait bizarre que le dernier type de la mosquée sunnite, devenu canonique dans tous les pays turcs ou arabes, reproduit les dispositions des églises antérieures à l'Islam. La copie est tellement nette que, si les chrétiens parvenaient un jour à débarrasser l'Europe des Ottomans, ils n'auraient pas plus de difficulté à célébrer les offices dans les mosquées construites après la prise de Constantinople que dans Sainte-Sophie elle-même.
Il est intéressant d'examiner le parti que les Iraniens, ces artistes si éminemment personnels, ont tiré d'un édifice dont les dispositions leur étaient imposées dès leur conversion à la religion des conquérants.
Les Perses, avant l'ère musulmane, n'avaient jamais eu de temple. Le culte mazdéique—les témoignages d'Hérodote et des auteurs anciens en font foi—s'exerçait en plein air.