«Mohammed Houssein apprit le danger que courait mon ami et n'hésita pas à lui sauver la vie. Accompagné de nombreux serviteurs, il vint à Djoulfa, passa devant la maison où l'attendait Eugène Bourrée vêtu en musulman, lui fit une place dans son escorte et gagna Ispahan; les Arméniens se doutèrent bien que leur proie leur échappait, mais ils n'osèrent pas s'attaquer à une nombreuse troupe conduite par un des plus respectables turbans bleus du pays. Ils se contentèrent d'envoyer des hommes armés dans les plus mauvais passages des chemins de caravane conduisant soit à Chiraz, soit à Kachan, et ordonnèrent à leurs estafiers de prendre le missionnaire mort ou vif.

«Le seïd cacha le chrétien dans sa maison pendant plus d'un mois, et, quand il apprit que les Arméniens s'étaient relâchés de leur surveillance, il le conduisit lui-même jusqu'à Kachan. De là le fugitif put gagner sans encombre un des ports de la mer Caspienne.

—Tous les Ispahaniens descendent-ils donc du Prophète? ai-je encore demandé. Je n'ai vu aujourd'hui que des turbans bleus.

—Ils sont en effet nombreux et puissants dans la province de l'Irak. Bien que Mahomet n'ait laissé en mourant qu'une fille, Fatma, mariée à son neveu Ali, sa race, par une bénédiction spéciale du ciel, s'est multipliée avec une étonnante rapidité, au moins si l'on en juge d'après le nombre incalculable de turbans bleus ou verts portés en Orient.

«D'ailleurs la satisfaction de s'attribuer une antique origine et d'arborer sur la tête et autour du ventre une étoffe verte ou bleue n'est pas l'unique motif qui engage beaucoup de musulmans à revendiquer la seule noblesse dont s'enorgueillissent les sectateurs de l'Islam; les seïds ont un but bien autrement pratique. En prophète prudent, Mahomet se fit attribuer par Allah des biens et des richesses périssables.

«S'ils t'interrogent au sujet du butin, réponds-leur: «Le butin appartient à Dieu et à son envoyé»… «Sachez, dit le Koran, que lorsque vous aurez fait un butin, la cinquième partie en revient à Dieu ou au Prophète, aux parents, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs.» Et plus loin: «Ce que Dieu a envoyé au Prophète des biens des habitants des différents bourgs appartient à Dieu, au Prophète et à ses proches»… «Prenez ce que le Prophète vous donne, et abstenez-vous de ce qu'il vous refuse; craignez Dieu, il est terrible dans ses châtiments.»

«Après la mort de Mahomet, ses descendants, forts de l'autorité des textes sacrés, exigèrent le cinquième de tous les revenus des musulmans, firent peser pendant plusieurs siècles de lourdes charges sur leurs coreligionnaires et se multiplièrent en raison du temps, et surtout des avantages matériels attachés à leur sainte origine.

«L'habitude de payer un impôt régulier aux seïds est maintenant à peu près tombée en désuétude; mais dans les grandes villes, comme Ispahan par exemple, où les soi-disant descendants de Mahomet se sont constitués en corps nombreux, ils ont conservé une influence prépondérante et dépouillent impunément les petits négociants trop faibles pour oser leur refuser leurs marchandises ou leurs services.

«Gratifiés en outre, même avant les mollahs, de l'administration de tout bien vakf tombé en déshérence, les descendants vrais ou faux du Prophète tirent de ces bénéfices ecclésiastiques des profits qui permettent à la plupart d'entre eux de vivre sans travailler. A moins d'être bien exigeante, vous ne pouvez demander à de pareils hommes d'aimer les Européens. Nous devons cependant être reconnaissants à l'imam djouma et au mouchteïd de vous avoir fait escorter par quelques turbans bleus, car leur présence à vos côtés était la meilleure des sauvegardes; sans leur intervention, la foule ne nous aurait jamais laissés appuyer une échelle sur les murs de la masdjed djouma.

«Nous voici revenus sains et saufs à Djoulfa; dorénavant nous ferons bien de rester au rez-de-chaussée des mosquées et de ne plus nous aventurer sur les terrasses, dont le sol, vous l'avez expérimenté, n'offre aucune sécurité.»