19 septembre.—Victoire! le dîner d'hier soir s'est terminé sans accident! Tous les invités du Père ont gardé une tenue digne d'éloges; la gazelle était délicieuse, les pilaus cuits à point, et rien ne manquait au festin, pas même la présence de la «mécanique» célèbre de cette charmante Mme Youssouf. L'«accoutrement diabolique» se composait d'une jupe de satin noir drapée avec un certain art, d'un corsage de même étoffe, montant jusqu'au cou, ajusté comme un vêtement confectionné à quatre mille lieues de la personne à laquelle il est destiné, et posé sur un corset exécuté dans les mêmes conditions que le corsage. Je dois avouer cependant que, mise en comparaison avec les sacs portés en guise de robes par l'aristocratie d'Ispahan, la toilette à la mode farangui était de nature à troubler la paix des familles.

Au dessert, l'évêque a bu à notre heureux voyage, à l'espoir de nous revoir à Ispahan; puis on a quitté le réfectoire, et les convives sont rentrés au parloir. La trêve accordée par des estomacs affamés n'avait plus dès lors sa raison d'être, la jalousie a repris ses droits, et les ennemis de la «mécanique» se sont enfuis de bonne heure.

Nous travaillons depuis trois jours à faire et défaire nos caisses, sans pouvoir atteindre exactement le poids réglementaire; quand les boîtes de clichés, les objets achetés au bazar d'Ispahan et notre collection de carreaux de faïence ont été soigneusement emballés dans du coton et rangés au fond des coffres, les tcharvadars ont apporté un instrument à peser, fixé à trois barres posées en faisceau; les charges étaient trop lourdes, je les ai rendues plus légères; alors tous les objets se sont mis à danser. Bref, il a fallu rapetisser les caisses et les régler à nouveau. Nous avons repris quelques krans que les tcharvadars ont trouvés trop légers après une seconde vérification, et nos hommes se sont enfin décidés à lier les bagages.

Je croyais être au bout de mes peines; quelle erreur! Les muletiers, en appareillant les colis deux à deux, et en les reliant l'un à l'autre avec des câbles légers, mais très résistants, fabriqués en poil de chèvre, ont laissé échapper une extrémité de la corde et ont lancé en l'air un nuage de poussière; Marcel, qui, contrairement à ses habitudes, surveillait les travailleurs, a fortement éternué. Frappés de stupeur, les muletiers se sont regardés d'un air anxieux: «Éternuez, au nom du ciel, éternuez encore deux fois, si vous le pouvez», a soufflé Mirza Taghuy khan.

Mon mari a suivi ce conseil, et les tcharvadars ont repris sur-le-champ l'opération interrompue. Éternuer une fois est un présage de malheur, devant lequel personne n'hésite à cesser tout travail; éternuer trois fois est, en revanche, d'un heureux augure. Sans l'avis charitable de Mirza Taghuy khan, les bagages n'étaient pas liés aujourd'hui et, comme demain n'est pas un jour propice, nous risquions fort de rester à Ispahan encore une demi-semaine.

Dieu veuille que nous n'ayons pas, au nombre de nos compagnons de route, des gens enrhumés du cerveau!

20 septembre.—Grâce à Dieu, l'habillage des colis est terminé, les bagages sont ficelés et les charges également réparties sur les chevaux.

Dans la matinée nous avons fait nos adieux à nos amis de Djoulfa et d'Ispahan. Tous ont été parfaits à notre égard: nous aurions chargé une caravane avec les cadeaux de fruits, de cherbets et de confitures qu'ils voulaient nous forcer à emporter. J'ai accepté cependant, sous la forme d'un melon et d'une pastèque, le témoignage de la reconnaissance de deux jeunes filles arméniennes. Ces gentilles enfants m'ont demandé de faire leur portrait et m'ont priée de l'expédier à leur père, qui habite Bombay, dès mon arrivée à Bouchyr. J'entends dans la rue le bruit de plusieurs cavaliers: ils veulent se joindre au Père et nous accompagner jusqu'à moitié chemin de la première étape. Quant à moi, j'écris toujours et ne puis me résoudre à fermer mon cahier, car je ne quitte pas sans regrets et sans appréhensions cette bonne ville de Djoulfa.

Mais fi de la tristesse, et en selle pour Chiraz, le pays du vin, des roses et des poètes.