Éclid, 27 septembre.—Malgré les ordres du hakem, nous sommes partis assez tard d'Abadeh. A l'aurore, nos mafrechs allaient être chargées, quand plusieurs paysans ont demandé à nous entretenir. Privés d'armes, et surtout de poudre, ils ne peuvent parvenir à détruire le gibier qui pullule, et venaient nous supplier de tirer sur les perdreaux, fléaux de leurs jardins. Nous avons suivi leurs pas et, au bout de deux heures, Marcel et moi avions abattu tant d'oiseaux, qu'on s'est lassé de les compter et surtout de les ramasser, les paysans ne goûtant pas volontiers au gibier tué par des chrétiens.

A sept heures nous avons pris la direction d'Éclid, accompagnés du fils du gouverneur, jeune homme de seize ans environ, fort ennuyé sans doute de quitter l'andéroun dont son père l'a gratifié depuis trois mois, pour aller courir la montagne en notre compagnie. Il fait néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur et se montre très désireux de nous complaire. Après six heures de marche dans des vallonnements incultes et desséchés, nous apercevons une brèche naturelle au milieu de laquelle se perd le prolongement du chemin.

«Le pays d'Éclid commence derrière cette porte, me dit notre guide; mais à quels ennemis en veulent donc les gens que j'aperçois sur les sommets voisins du col?»

A peine a-t-il achevé ces mots, que de multiples détonations se font entendre et que des balles tombent dans notre direction.

«Allons-nous être attaqués et devons-nous répondre à ces coups de fusil? ai-je demandé.

—Tirez en l'air pour montrer à ces fils de chiens que vous êtes armés; je vais m'informer de la cause de cette agression. Allah nous protège! Ne vous exposez pas à blesser aucun de ces bandits; le premier sang versé serait le signal de votre massacre et je périrais à vos côtés sans réussir à vous sauver. Nous serons peut-être dévalisés, mais, si vous êtes prudents, il ne nous sera fait aucun mal.»

Puis il enlève son cheval au galop de charge, agite les bras en l'air et nous laisse arrêtés sur le chemin, tandis que le cuisinier fait faire une volte à son mulet et prend à bride abattue la direction d'Abadeh.

Les gens postés en haut de la colline aperçoivent bientôt les signaux du fils du gouverneur; ils descendent dans la vallée et viennent, au nombre de huit ou dix, entourer le cheval du jeune homme; lui-même nous invite du geste à venir le rejoindre, et nous ne tardons pas à nous trouver au milieu de quelques habitants d'Éclid munis de fusils à pierre et coupables d'avoir dirigé sur des inconnus le canon de leurs armes, afin de les inviter à venir montrer patte blanche.

Éclid n'est point un village, comme je l'avais supposé, mais une vaste oasis qui s'étend sur une longueur de près de trente kilomètres au pied des contreforts inférieurs des montagnes du Loristan. Des sources abondantes jaillissent de la montagne et communiquent à tout le plateau une merveilleuse fertilité.

L'altitude élevée de l'oasis favorise la culture des arbres fruitiers des pays froids, tels que les noyers et les pommiers, mais la principale récolte est celle des céréales. Cette graminée pousse avec une telle vigueur que jamais les habitants de ces plateaux fortunés n'ont connu les horreurs de la famine, rendue si fréquente en Perse par la difficulté d'établir des communications entre les pays riches ou pauvres. Aussi bien, en temps de disette, Éclid ne peut-il faire profiter les contrées environnantes de ses excédents de récolte: la crainte des voleurs arrête les transports, et le fléau s'aggrave de ses propres conséquences.