[6] «Il est doux, quand la vaste mer est bouleversée par les vents, d'assister du rivage aux dures épreuves subies par un autre que nous; non pas qu'on trouve une jouissance dans les souffrances d'autrui, mais c'est une douceur de voir les maux dont on est exempt.» (Lucrèce, trad. de Crousté.)
(Note de l'éditeur.)
Je me repose et mes compagnons de route grimpent mélancoliquement sur leurs montures ou s'effondrent dans les kadjavehs en se rappelant peut-être, de leur côté, le célèbre passage d'Hafiz: «Lorsque nous fendons dans une nuit obscure des vagues terribles et des gouffres effrayants, combien de ceux qui habitent en sûreté le rivage peuvent comprendre notre situation?»
A l'aurore nous nous mettons en selle, et, laissant sur notre gauche les ruines du takht et des palais, nous nous dirigeons vers un village d'aspect misérable, placé non loin de la brèche au fond de laquelle s'écoule le Polvar. Les maisons bâties en terre s'appuient sur d'antiques soubassements de pierres blanches. Marcel voudrait les examiner, mais ce serait s'exposer à troubler la paix des ménages: il faut y renoncer. Au delà de ces constructions s'élève un petit monument dont la couleur dorée me rappelle la teinte si chaude des beaux marbres pentéliques. Il est isolé du village et d'un accès facile. Les chevaux traversent un cimetière et s'arrêtent au pied même de l'édicule désigné par les Anglais sous le nom de Tombeau de Cyrus, et par les Persans sous celui de Gabre Maderè Soleïman (Tombeau de la Mère de Salomon).
De toutes les constructions de la plaine du Polvar c'est incontestablement la plus intéressante et la mieux conservée. Le caractère archaïque de l'architecture grecque du naos et le fronton qui le couronne, le seul que l'on puisse signaler dans toute la Perse, attirent tout d'abord notre attention. Le tombeau est porté sur six gradins de dimensions décroissantes, reposant eux-mêmes sur un socle débordant largement au-dessous de la dernière marche; un escalier, en partie détruit, servait à gravir les degrés. Tout cet ensemble est bâti en pierres calcaires colossales, assemblées avec la plus grande précision; la couverture est massive et exécutée en pierre, comme tout le reste du monument. Le gabre était entouré d'un portique: je retrouve des bases et même des fûts de colonnes sur trois côtés, mais sur le quatrième je recherche en vain des traces de construction. On pénétrait dans la cour centrale par trois portes basses et étroites, dont les montants sont encore debout; mais je suis surprise de constater que les deux baies se faisant vis-à-vis ne sont point placées dans le prolongement de l'axe du naos et que l'édicule n'occupe pas le centre de l'espace limité par la colonnade.
GABRE MADERÈ SOLEÏMAN. (RESTITUTION DE M. DIEULAFOY.)
Je gravis les degrés du gabre, je pousse une porte de bois et j'entre dans une pièce fort petite. Une des faces est ornée d'un mihrab sculpté à une époque relativement récente; les autres parois sont unies et laissent apprécier la grosseur des matériaux. Des cordes accrochées à des chevilles de bois enfoncées dans les joints des blocs soutiennent des lampes de métal et des chiffons de toutes les couleurs déposés là en guise d'ex-voto.
2 octobre.—Me suffirait-il d'atteindre ces monuments, vers lesquels nous nous dirigeons avec tant de peine depuis neuf mois, pour tomber malade? Hier j'ai d'abord aidé Marcel à prendre toutes les dimensions du gabre, puis j'ai écrit quelques notes et monté mon appareil photographique; mais à ce moment j'ai été saisie par des frissons si violents, malgré les rayons brûlants du soleil, que j'ai dû recommencer quatre épreuves avant de parvenir à découvrir l'objectif sans le déplacer. Marcel est venu à mon secours, et, tant bien que mal, l'opération s'est terminée. Alors je me suis étendue sur les dalles fraîches de la chambre sépulcrale et j'ai été prise d'un violent accès de fièvre. Des femmes, il m'en souvient cependant, ont essayé de m'expulser, sous prétexte que les hommes ne doivent pas entrer dans le Tombeau de la Mère de Salomon. Elles auraient bien pu me prendre par la tête et les pieds et me jeter dehors, j'aurais été dans l'impossibilité d'opposer la moindre résistance; tout à coup, mais sans qu'il m'eût été possible de saisir le motif de leur retraite, elles se sont éloignées en criant comme des oies effarouchées. Vers la nuit, quand je me suis trouvée mieux, on m'a remise à cheval et nous sommes rentrés à Deh Nô.
L'accès d'hier a été long et douloureux, mais il me laisse au moins l'esprit tranquille. L'extrême fatigue qui m'accable depuis quelques jours, les hallucinations nocturnes auxquelles je suis sujette m'inquiétaient au point de me faire craindre de rester en chemin. Maintenant je suis rassurée: j'ai la fièvre intermittente avec son cortège de douleurs articulaires, de frissons, de délire; je connais l'ennemi, il n'y a plus qu'à tâcher de se défendre.