«Avant de nous mettre à table, je veux vous présenter mon prédécesseur, reprend Mirza Salih khan en nous désignant un vieillard coiffé du turban bleu des seïds. La vue de ce vénérable hadji s'affaiblit beaucoup depuis quelque temps; je lui ai annoncé hier qu'il était arrivé à Chiraz un des plus illustres médecins du Faranguistan, et il est venu vous consulter.

—Je ne suis pas médecin, répond Marcel; vous avez ici un habile praticien, le docteur Odling: c'est à lui et non à moi que le seïd doit s'adresser.

—Un sentiment dont j'apprécie toute la délicatesse vous dicte cette réponse, mais je sais à quoi m'en tenir à votre égard; je vous en prie, examinez mon ami, vous me ferez plaisir. Seulement, comme il est très tourmenté de son état, gardez-vous bien de trahir votre pensée: s'il croyait perdre la vue, il mourrait de chagrin. Vous me ferez connaître votre opinion en français.»

Marcel examine le vieux seïd; il a la cataracte.

«Est-il un moyen de lui conserver la vue? demande Mirza Salih khan.

—Peut-être, mais le moment de faire l'opération n'est pas encore venu. D'ici à quelque temps votre ami perdra l'usage de l'œil gauche; envoyez-le alors chez M. Odling. Le docteur lui abaissera ou lui extirpera le cristallin opacifié. En tout cas, je suis de votre avis: il est inutile d'avertir le seïd du sort qui l'attend.

—Certainement, certainement», reprend en persan notre hôte, dont l'intelligence paraît s'obscurcir de minute en minute et qui n'est même plus en état de s'exprimer en français; puis tout à coup: «Ami chéri, s'écrie-t-il joyeusement en frappant ses mains l'une contre l'autre et en accentuant ses paroles d'une pantomime des plus expressives, baricallah! baricallah! (bravo! bravo!). Je vais te répéter textuellement les paroles du Farangui: «Dans un an tu perdras entièrement la vue,… la vue;… alors viendra un autre Farangui,… il prendra un grand couteau, détachera ton œil, l'extirpera de ta tête, le posera sur cette table et fera passer sur lui… la force du télégraphe; puis il le fourrera de nouveau dans son orbite et… à partir de ce moment tu y verras plus clair que jamais, et cela jusqu'à la fin de…, de tes jours. Du reste, n'aie pas peur: cette opération n'est pas douloureuse.»

Le vieux seïd entrevoit bien que son «ami chéri» n'a pas conscience de ses paroles, mais il devient néanmoins vert comme un concombre. Marcel essaye de le rassurer et de lui faire entendre que les discours de Mirza Salih khan sont les enfants d'un cerveau en délire; celui-ci se récrie avec colère et proteste de sa véracité en entremêlant ses antiennes de hoquets et de baricallah! de plus en plus bruyants.

On apporte enfin le déjeuner. Le protecteur se met d'abord à table, mais à peine a-t-il commencé à manger que, ne pouvant plus tenir sur son séant, il se laisse glisser sur le tapis, tempête une dernière fois contre la fièvre et s'endort au milieu de cauchemars auxquels notre présence ne doit pas être étrangère. Ses ronflements sonores n'empêchent pas Marcel de faire consciencieusement honneur à un déjeuner exquis, préparé par les soins de l'élève de Bignon, et de retrouver avec un plaisir fort avouable la cuisine française la plus délicate. Quant à moi, écœurée par cette scène d'ivresse, je n'ai pu me dominer au point de prendre part au festin; j'en suis maintenant fort marrie, car, après avoir passé plus de huit mois au régime du pilau, le déjeuner de ce matin devait avoir bien des charmes.

Qu'est devenue notre demande d'audience? Au dire des serviteurs de Mirza Salih khan, ils ne pourront interroger leur maître avant deux jours. Je crois qu'il est prudent d'envoyer un autre émissaire chez Çahabi divan si nous ne voulons pas rester à Chiraz jusqu'à la fin de notre vie.