—Le vénérable seïd, qui veut bien honorer le conseil de sa présence bénie, a remis au hakem des talismans précieux et des versets du Koran, dont l'application sur les membres a été faite sous mes yeux. Nous avons même eu recours au quinèquinè (sulfate de quinine). Tous ces médicaments sont restés sans effet.
«Cependant il est de la plus grande utilité que le gouverneur, auquel nous devons la paix et la tranquillité de la province, reprenne bientôt sa place sur le tapis du divankhanè (maison de justice). Mais ce seigneur, comparable en équité aux khalifes les plus renommés, ne peut continuer à diriger les affaires du peuple, si Allah ne lui rend la santé. Mon fils, qui a puisé des trésors de science auprès des médecins de Sa Majesté le chah—Allah puisse-t-il conserver pendant plus de cent ans le trône à la boussole de l'univers!—m'a conseillé de traiter le hakem par un remède dont je crains de prononcer le nom, tant j'ai de respect pour l'auguste malade et pour la vénérable assistance qui m'écoute. Ce remède, que les Faranguis, affligés de toutes sortes de maux, sont forcés d'employer, n'est point noble. S'il s'agissait de l'appliquer à un malade vulgaire, je n'aurais peut-être pas hésité à le prescrire, mais jamais je n'oserais, sans l'assentiment du clergé et les encouragements de mes savants confrères, l'ordonner à un gouverneur.
—Parlez sans crainte, seigneur docteur, a répondu le seïd, faites-nous connaître votre pensée; vous êtes, nous le savons tous, un pieux musulman. De quoi s'agit-il?
—Je conseillerais d'administrer au hakem, à très faible dose s'entend, un remède dont je m'excuse encore de prononcer le nom. Je veux parler de l'arsenic, margèmouch.
—La mort aux rats à un gouverneur! s'écrient unanimement tous les assistants, y compris le malade, qui s'est soulevé avec épouvante.
—Là! je me doutais bien que je trouverais parmi vous une opposition indignée; mais je désirerais cependant connaître l'opinion des fidèles interprètes de la loi et m'informer si le Koran défend pareille médicamentation.
—Pas à mon avis, répond le seïd, bien que ce poison du Faranguistan doive être tenu en grande suspicion.
—Pour ma part, dit un des vieux Avicennes, je suis complètement opposé à l'emploi de la «mort au rats», parce que la maladie du gouverneur est une affection chaude. Nos anciens nous ont enseigné à diviser en quatre classes les maux qui affligent l'humanité: les maladies froides, chaudes, sèches et humides; et nous ont appris à les conjurer en donnant des médicaments ou des traitements de nature contraire aux symptômes constatés; or, s'il est un mal dont la chaleur soit la caractéristique, c'est bien la fièvre. Elle doit donc être soignée par des saignées ou des boissons rafraîchissantes, et non par des poisons secs, comme l'arsenic. Il faut vraiment, vénérable hakim bachy, que vous ayez oublié les premiers principes de la thérapeutique. En résumé, je tiens la feuille de saule pour un médicament d'un emploi hasardé, le quinèquinè pour subversif, je considère l'usage de l'arsenic comme absolument démoniaque et m'oppose en conséquence à ce qu'il soit administré au gouverneur.
—Quant à moi, dit l'imam djouma, désireux de faire preuve de grand jugement et de montrer un esprit de conciliation en harmonie avec son caractère bienveillant, je suis tout prêt à me rallier à l'opinion du hakim bachy, s'il ne juge pas indispensable d'administrer la mort aux rats sous forme de boisson. Ne pourrait-on pas faire de petits sachets, les remplir d'arsenic et les attacher autour du cou ou des bras de Son Excellence en les entremêlant de versets du Koran destinés à atténuer ou à détruire les effets du médicament, dans le cas où le remède serait pernicieux?
—Si l'on m'écoutait, intervient le général d'artillerie, on jetterait à la rue toutes ces drogues imaginées par des fabricants de cataplasmes, et, avec la permission du mouchteïd et de l'imam djouma, on ferait prendre tous les jours à Son Excellence deux ou trois bouteilles de bon vieux vin de Chiraz. Bien que je n'aie jamais manqué aux préceptes de notre loi, je sais, par ouï-dire simplement, qu'il n'est pas de meilleur remède contre la fièvre.