—Deux tubulures de la chaudière se sont percées cette nuit, elles laissent fuir la vapeur, je ne puis maintenir la machine en pression.»

Il faut mater les joints et vérifier quelques raccords trop sommairement réparés à Felieh. Nous voici sur les rives désertes du Karoun, exposés sans abri au soleil, encore bien chaud pendant le milieu du jour.

L'équipage profite de cet arrêt forcé pour cuire du pain. L'installation du four n'est pas compliquée. Les hommes coupent des ronces arborescentes, très abondantes le long du fleuve, y mettent le feu, arrosent les tisons ardents avec l'eau du fleuve et, munis de ce charbon, disposent leurs brasiers sous des plaques de fer en forme de champignon. Le boulanger s'avance alors, portant un plat de bois rempli de farine délayée avec une grande quantité d'eau, plonge la main dans ce liquide et le projette sur la plaque brûlante. Bientôt saisie par la chaleur, la pâte prend l'apparence d'une crêpe très épaisse. Le pain est fait: il n'y a plus qu'à le saisir avec un crochet de fer et à l'exposer au soleil afin de lui laisser perdre l'excédent d'eau qu'il pourrait avoir conservé.

27 novembre.—A huit heures du soir nous nous sommes remis en route. Quel trajet avons-nous parcouru? je l'ignore, car au milieu de la nuit la pompe d'alimentation a cessé de fonctionner. Le bateau, devenu poussif, ne marche plus que par saccades: toutes les fois que l'eau baisse, on laisse tomber la pression et l'on remplit la chaudière à coups de marmite, puis on allume de nouveau les feux; nous nous installons anxieusement auprès du manomètre: au bout d'une heure l'aiguille se met en mouvement. La pression monte, on lance le bateau à toute vitesse, mais bientôt, hélas! le niveau d'eau nous condamne à un nouvel arrêt, et l'on stoppe pour recommencer le même manège. C'est idéal!

Nous en sommes à nous demander si la machine ne se permettra pas d'éclater et si chaloupe et voyageurs n'iront pas faire une promenade intempestive dans les airs, avant de retomber en marmelade au milieu des flots du Karoun.

A force d'énergie et de patience, nous avons amené l'embarcation devant un pauvre village abrité sous un bouquet de chétifs palmiers. La machine, vient de déclarer le mécanicien, a décidément besoin de nombreuses réparations; mieux vaut en terminer une bonne fois. Combien de jours allons-nous passer ici?

L'équipage s'énerve, chacun essaye de faire prévaloir ses idées, de donner des conseils; l'un veut rentrer sur-le-champ à Felieh afin de mettre, à coups de bâton, la paix entre ses deux femmes, capables d'incendier, en son absence, maison et mobilier; un autre ne s'attendait pas à rester plusieurs jours hors de chez lui et n'a pas pris ses dispositions en conséquence; le troisième se plaint de la fièvre, le quatrième de douleurs d'entrailles. Tous insultent à dire d'expert le mécanicien et lui font perdre le peu de jugeote que le ciel lui a départi. Celui-là, de son côté, craignant, s'il revient en arrière, d'être puni par le cheikh, reste sourd à toutes les remontrances, et se venge sur la machine, qui n'en peut mais, en cognant, limant, polissant à tort et à travers ses principaux organes. L'insubordination est à son comble; jamais nous ne nous sommes trouvés dans une situation aussi critique.

30 novembre.—Ma cabine, mon mécanicien, tous mes toufangtchis pour une gaféla! Depuis trois jours la barque est amarrée devant cet abominable bouquet de palmiers! Les journées sont aussi monotones que le triste paysage qui s'offre à nos yeux.

Les rives du Karoun s'élèvent d'aplomb au-dessus du fleuve; la plaine s'étend à perte de vue, plate et unie comme les polders de la Hollande. Seules les traces des canaux d'irrigation témoignent de l'ancienne fertilité du pays. Aux plantations de canne à sucre a succédé depuis des siècles une maigre végétation d'arbustes épineux et de ginériums; aux habitants et à leurs innombrables villages, des compagnies de pélicans, de canards sauvages et de grues, qui se cachent au milieu du jour dans les broussailles et viennent, soir et matin, s'ébattre et pêcher sur le fleuve.

Il faut même renoncer au plaisir de poursuivre nos voisins emplumés! les lions, les guépards pullulent dans la plaine, et les Arabes nomades, plus terribles que les fauves, au dire de l'équipage, guettent tout imprudent qui s'éloigne de sa barque. Les craintes de nos gens ne sont pas simulées: pendant tout le jour, les quatre toufangtchis, armés de fusils à répétition, montent la garde sur la berge et vont en éclaireurs, à cent pas à la ronde, s'assurer que nous ne serons pas surpris. La nuit, nous mouillons en pleine rivière, afin de mettre entre la rive et l'embarcation une barrière difficile à franchir. Je me retire alors tout au fond de l'étroite cabine du canot, dont les minces parois me transmettent les modulations attristantes des chacals, ces lugubres ténors de l'Orient, et les rugissements plus sonores des fauves attirés dans notre voisinage par les eaux du Karoun.