TOMBEAU SUR LES BORDS DU KAROUN.

Au dire des gens du pays, la quarantaine n'est pas le fruit du tendre attachement que porte le sultan à ses fidèles sujets. Elle aurait une tout autre origine et son implantation dans le vilayet de Bagdad serait due aux fonctionnaires turcs, qui font doubler leurs appointements en temps d'épidémie et détroussent sans pudeur les hôtes de l'administration. Les plus gros bonnets s'adjugent le droit d'approvisionner le lazaret, et se débarrassent ainsi de denrées douteuses ou de vivres de rebut que nul ne consentirait à consommer, mais que les pseudo-infectés, à moins de mourir de faim, sont encore bien heureux d'acquérir à chers deniers. Quant aux petits employés, ils se contentent de percevoir de temps à autre quelques beaux bakchichs et de vendre à prix d'or la clef des champs aux voyageurs assez naïfs pour se laisser prendre dans le traquenard sanitaire, et assez riches pour payer leur rançon.

La nécessité de ne jamais laisser chômer le lazaret a fait propager par les Turcs un singulier aphorisme sanitaire. A entendre les Osmanlis, la Perse serait le foyer de toutes les infections morales et physiques, tandis qu'en réalité les plaines malsaines et les marais de Nedjef et de Kerbéla sont les terres natives des maladies pestilentielles. En fait, la peste n'est jamais entrée en Perse qu'à la suite des pèlerins revenus des tombeaux des saints imams. Quoi qu'il en soit, la perspective d'aller passer dix jours dans des cabanes humides et empestées ne nous charme guère; aussi bien avons-nous pris le sage parti d'éviter, coûte que coûte, la quarantaine. Il a été décidé que, cachés au fond d'un petit bateau, nous remonterions le Chat et que nous suivrions, au milieu de la nuit, le canal conduisant à la ville de Bassorah, éloignée de plus de deux farsakhs du port où stationnent les navires.

3 décembre.—Mouillés, morfondus, mais quittes de la quarantaine, nous voici enfin au port. Soigneusement dissimulés au milieu de nos khourdjines et de paniers de dattes, nous avons longé les rives du Chat en nous aidant à tour de rôle de la gaffe et de l'aviron. Au droit de chaque village on voit sortir du fleuve des claires-voies exécutées en nervures de palmiers. Ces grillages constituent de véritables cages à poisson. A certaines époques de l'année, les paysans font des pêches abondantes; ne pouvant en consommer tout le produit, ils jettent les plus belles prises dans ces parcs toujours baignés par des eaux rapides, et se créent ainsi des réserves où ils viennent puiser les jours de disette.

Jamais je n'ai contemplé un paysage plus riche que celui des rives du Chat au-dessus de Felieh: des palmiers superbes s'élèvent au-dessus les uns des autres comme s'ils faisaient assaut de vigueur et d'élégance; le sol, couvert d'une herbe touffue, est coupé de canaux animés par des troupeaux de buffles qui nagent paisiblement, l'extrémité de la tête hors de l'eau.

Quatre heures après avoir quitté Mohamméreh, nous abandonnions la rive droite; le belem traversait le fleuve et venait atterrir devant un épais bouquet de bananiers. De là on apercevait au loin les mâts de plusieurs navires à l'ancre dans le port. Le bois était désert et ce rivage peu fréquenté; cependant deux barques chargées de paysans ont passé près de nous.

«Où vas-tu? que portes-tu? ont demandé des curieux au patron de notre minuscule bateau.

—Je vais vendre des dattes à Bassorah.»

Et les barques se sont éloignées sans que les passagers nous aient aperçus. Le vif désir de brûler la quarantaine ne nous a pas seulement condamnés à ne bouger ni pied ni patte de toute la journée, nous avons aussi renoncé à dîner, afin de ne point déplacer le chargement, et nous nous sommes contentés de quelques dattes généreusement offertes par nos matelots.

A minuit le belem se remet en marche; il longe, en se dissimulant le long de ses bordages, une frégate turque abandonnée, laisse à bâbord un navire de la British Indian et le stationnaire du consulat d'Angleterre, et pénètre enfin dans le canal el-Acher.