Le paysage de la rive droite est encore plus verdoyant. Les heureux habitants de ces maisons cachées sous les konars et les palmiers devraient passer leurs jours dans un délicieux farniente et se désintéresser de l'administration et du commerce, concentrés dans le sérail et les bazars. Il n'en est rien néanmoins, si j'en juge à l'encombrement des voies de communication établies entre les deux villes. Un pont de bateaux de largeur très variable, tordu en largeur, tordu en hauteur, ploie sous les pas d'une multitude de femmes couvertes d'izzas rouges, bleus ou verts, d'hommes habillés de robes jaunes ou blanches, de caravanes de chameaux, d'ânes, de mulets qui se pressent, se foulent et forment au-dessus du tablier sans parapets une longue bande empruntant à l'écharpe d'Iris ses plus brillantes couleurs. On ne saurait comparer Bagdad à Constantinople, le Tigre à la Corne-d'Or; jamais cependant je n'ai vu sur les ponts de Stamboul, au Séraskiérat ou à Top-Hanè une population aussi bariolée jeter dans le paysage une note plus chaude et plus gaie.
Le port de Bagdad, mieux vaut dire le fleuve lui-même, n'est pas moins animé que le pont jeté entre les deux rives: les berges disparaissent sous les amarres; plusieurs rangs d'embarcations de types bien différents couvrent les eaux.
Les kachtis, grands bateaux à voiles appropriés au transport des céréales, sont construits en bois de palmier et enduits, à l'extérieur, d'une épaisse couche de bitume; très marins et faciles à réparer, il suffit, quand survient un accident, de les calfater à nouveau pour les remettre en état. Plusieurs de ces embarcations, la quille en l'air, sont entre les mains des ouvriers, occupés à faire fondre le bitume et à l'étendre brûlant sur le bois comme on coule l'asphalte sur les trottoirs de Paris.
Les kachtis font de très longs voyages, entre Bagdad et Bassorah, et s'amarrent presque tous en aval du pont, tandis qu'en amont se serrent les keleks, spécialement utilisés à l'amont de la ville.
Lorsque les bateliers du Tigre supérieur ont à transporter un chargement, ils remplissent d'air un certain nombre d'outres de cuir; après les avoir liées les unes aux autres par rangées concentriques, ils les recouvrent d'un plancher, étendent sur ces bois une épaisse couche de bruyères, destinée à préserver la cargaison des atteintes de l'eau, empilent leurs marchandises sur la plate-forme, et, munis de perches qui leur servent à diriger ce radeau, ils descendent le fleuve. Bien qu'à chaque voyage les kelekchis crèvent quelques outres, ils sortent le plus souvent indemnes de ces aventureuses expéditions.
Arrivés à destination, les mariniers vendent le bois et les bruyères à un prix élevé, dégonflent les outres, les chargent sur des ânes, regagnent leur pays, et recommencent indéfiniment la même manœuvre. Le prix de location des keleks est proportionnel au nombre des outres employées à leur construction. Il en entre quatre-vingts dans les radeaux destinés à des passagers; en ce cas on installe sur la charpente une cabine ou une tente; mais cinquante suffisent pour porter des moutons ou des marchandises, telles que volailles, dindons, fruits, fromages en grosses meules, blés concassés avec lesquels on confectionne de délicieux pilaus.
Les keleks viennent de pays lointains, puisque leur construction exige des bois de charpente très rares en Chaldée. Les petits trajets entre Bagdad et les campagnes environnantes s'effectuent au moyen d'embarcations de formes bien spéciales connues ici sous le nom de couffes (paniers). De tous côtés je vois pirouetter sur le fleuve des corbeilles rondes faites en côtes de palmier et enduites de bitume. Deux hommes les manœuvrent en leur imprimant un mouvement de rotation. Elles n'avancent pas avec rapidité, mais elles sont très solides, déplacent un volume d'eau considérable, si on le compare à la surface mouillée, chavirent difficilement et n'embarquent jamais une goutte d'eau, bien que le bordage de certaines d'entre elles, chargées de melons et de pastèques, ne s'élève pas à plus de quinze centimètres au-dessus du niveau de l'eau.
PANORAMA DE BAGDAD.
Dans laquelle de ces catégories classerai-je les embarcations chaldéennes décrites par Hérodote?