Pendant que j'examinais la tour d'Akerkouf, dont la grande masse se dessine en gris bleuté sur le fond uniformément jaune de la plaine, et que j'invectivais à bonne distance les minarets d'or de Kâzhemeine, de lugubres lamentations sont arrivées jusqu'à moi: un convoi s'avançait à pas précipités. Le cadavre est porté sur une civière et recouvert d'un cachemire surmonté, du côté de la tête, d'une sorte de couronne. Allah a rappelé à lui une des houris promises à ses élus. Le cortège s'arrête auprès d'une fosse fraîchement creusée; je veux me rapprocher afin d'assister aux cérémonies: peine perdue, le cawas accourt et me donne une deuxième représentation de la pantomime de Kâzhemeine. J'essaye de rester sourde à ses supplications, mais le pauvre homme me montre sa figure d'un geste si pitoyable que je me rassieds à l'instant: il serait peu charitable de hasarder le dernier œil de mon Turc. Je n'ai pas eu à regretter ce sacrifice: la civière a été déposée tout près de la fosse, les plus proches parents se sont serrés autour de la morte, et, prenant dans leurs mains une haute draperie, l'ont soutenue tout autour du tombeau, afin de dissimuler, au moment de confier le cadavre à notre commune mère, jusqu'à l'idée des formes féminines. La terre a bientôt remplacé pour l'éternité ce voile à l'abri duquel la femme musulmane traverse la vie; la foule s'est dispersée; les oiseaux, effarouchés par le cortège, ont repris leur concert interrompu et ont donné à la nouvelle arrivée une aubade de bienvenue.

JEUNES FILLES JUIVES DE BAGDAD.

A notre tour nous avons quitté le cimetière et nous sommes dirigés vers un monument dont les coupoles dépassent à peine les murs qui l'entourent. Nous frappons à une porte bardée de fer: le guichet s'ouvre, un gardien passe la main à travers le judas et exige avant de tirer les verrous un kran de bakchich par personne. Marcel s'exécute: on ne saurait payer trop cher l'honneur de contempler le tombeau d'un homme qui a arrêté le soleil, et nous pénétrons… dans la cour placée au-devant du cénotaphe de Josué. De longues sentences écrites en caractères hébraïques de couleur vert pomme et bleue courent sur l'archivolte d'une seconde baie, qui donne accès à l'intérieur de l'édifice. Deuxième guichet, deuxième main tendue.

Nous prendrait-on pour des Rothschild en déplacement? Les sacristains et les portiers des galeries flamandes sont des écoliers bien modestes auprès des concierges de Josué. Enfin! nous voici dans la place. La vue d'une salle blanchie à la chaux et d'un bloc de maçonnerie grossièrement exécuté n'est jamais fort intéressante: mais, quand on a acheté ce spectacle au prix de huit francs et d'une demi-heure de pourparlers, on a le droit de se déclarer volé. Le sanctuaire, malgré son extrême simplicité, est tenu en grande vénération. Les Israélites, à certaines époques de l'année, y affluent en nombreux pèlerinages, non seulement de Bagdad, mais encore de la Chaldée tout entière. La main mise sur le cénotaphe d'Esdras et de Josué indique combien sont puissants et nombreux les juifs du vilayet. Descendent-ils de ces Babyloniens qui quittèrent les rives du Tigre vers 1030 après Jésus-Christ, ou bien vinrent-ils en Mésopotamie au temps des califes se mettre à l'abri des tempêtes que déchaînait contre eux l'intolérance des nations européennes?

Quoi qu'il en soit, la colonie constitue une force commerciale très importante, détient les affaires financières de la province, et fait preuve en toute circonstance d'une intelligence et d'une activité extraordinaires.

Les maisons du quartier israélite se distinguent des habitations musulmanes à leur aspect moins rébarbatif et moins claustral. Des fenêtres percées dans les murs extérieurs, des moucharabiehs jetés en encorbellement sur les rues permettent aux dames juives de suivre, sans être vues, les allées et venues des passants. Toutes mènent une existence très retirée et en apparence fort simple, mais exhibent, si l'occasion s'en présente, une profusion de pierreries et de perles qui constituent à elles seules des fortunes faciles à emporter ou à dissimuler.

TOMBEAU DE ZOBEÏDE. (Voyez p. [600].)

Combien de fois ai-je entendu vanter la splendeur des colliers à six rangs de perles portés par les enfants d'un riche banquier, sans préjudice des bracelets, broches, bagues, boucles d'oreilles en brillants et calottes semées de roses dont se parent, aux jours de grandes fêtes, ces filles d'Israël?