L'un de nos guides est le fils d'un chef louri nommé Kérim khan, dont les campements, suivant la saison, sont établis tout auprès de la Kerkha ou au pied des montagnes voisines de Dizfoul. Sur l'invitation du jeune homme, nous sommes entrés dans la tente de son père. On a apporté des pipes, du thé, du lait aigre, du pain chaud, que les hommes fabriquaient en couvrant d'une mince couche de pâte des plaques de cuivre rougies au feu; puis nous nous sommes remis en route après avoir échangé avec nos hôtes d'innombrables souhaits de bonheur. «Je suis votre frère», nous disait notre nouvel ami, et, pour rendre ses sentiments d'une façon expressive, il accrochait l'un à l'autre ses deux index. «Bien obligée, mon cher Mohammed, à la vie, à la mort; c'est chose conclue.»
Autour du campement s'étendent de verts pâturages et de grands champs semés en blé; au delà, longeant la route, maintenant frayée grâce au passage des caravanes, se présentent des multitudes de villages entourés de jardins qui témoignent de la fertilité du sol, quand elle est sollicitée par le travail et les arrosages. Nous marchons d'oasis en oasis, et bientôt Dizfoul s'offre à notre vue.
VUE DU PONT ET DE LA VILLE DE DIZFOUL. (Voyez p. [649].)
La ville, bâtie sur les bords de l'Ab-Dizfoul, torrent descendu des montagnes du Loristan, s'étend en amphithéâtre le long d'une rive très escarpée. Elle se présente sous l'aspect le plus gai; longtemps avant de l'atteindre, j'ai aperçu aux rayons d'un beau soleil couchant ses jardins, ses maisons aux terrasses étagées et le pont grandiose auquel Dizfoul doit son nom, le «pont de la Forteresse». Fondé, au dire des chroniqueurs iraniens, par Ardéchir Babégan, cet ouvrage est formé d'énormes piles construites, à la manière romaine, en béton revêtu d'une enveloppe de pierre de taille, tandis que ses plus vieilles arches, faites en briques et de style franchement persan, remontent à l'époque du sultan Saladin. A la nuit close nous laissons à notre gauche une lourde bâtisse, résidence d'été du gouverneur, et nous nous engageons sur le pont. La porte de la ville, située à son extrémité, est close depuis le coucher du soleil, et l'on refuse tout d'abord de l'ouvrir. Par bonheur on peut parlementer entre ses ais disjoints. Marcel met tout d'abord un bakchich dans la main du gardien; celui-ci trouve le présent insuffisant et, d'un geste plein de dignité, le restitue, avec l'espoir de le voir s'accroître.
FABRICATION DU PAIN CHEZ LES NOMADES.
«Je vous ouvrirai à l'aurore, laissez-moi dormir en paix.
—Tu trouves le cadeau insuffisant! s'écrie Marcel en heurtant de son fusil les battants de la porte; avant un quart d'heure tu me conduiras gratuitement chez le gouverneur. En attendant, cours au palais et remets au hakem cette lettre de Son Altesse Zellè sultan; les ferachs te diront si tu as agi en homme sage en me faisant attendre.»
Intimidé, le gardien saisit le pli, examine le sceau et, revenant subitement à de bons sentiments, s'empresse d'offrir à nos gens, toujours à travers les fentes des vantaux, un kalyan tout allumé.